« Ici », de Mylène Benoit et Olivier Normand, le Garage‐Théâtre de l’Oiseau‐Mouche à Roubaix

« Ici » : image‑mouvement, image‑temps *

Par Sarah Elghazi
Les Trois Coups

À la croisée des arts chorégraphiques, de l’installation et de la performance vidéo, la dernière création de la Cie Contour progressif commence par intriguer. Au bout d’un certain temps, le dispositif – tout ingénieux qu’il soit – une fois acquis, elle peut agacer… Effet peut-être calculé que cette amorce d’ennui insidieux qui s’infiltre parmi le public. La deuxième partie, dépassant l’énoncé pour amorcer la déconstruction de ce qui aura été démontré jusque‑là, n’en sera que davantage transfigurée, profondément troublante. Alors, « Ici » émeut, contre toute attente.

Au cœur de la proposition de Mylène Benoit, plasticienne et chorégraphe, et d’Olivier Normand, danseur et chercheur, se trouve l’idée bien contemporaine du geste et de sa répétition-disparition. Deux écrans sont disposés de part et d’autre d’un praticable, reliés à une caméra, au centre de l’espace scénique, qui enregistrera et retransmettra en direct toutes les actions. Au milieu de cet univers volontairement nu, froid, hypertechnologique, quatre interprètes attendent. Ils et elles, deux filles et deux garçons, sont vêtus de couleurs vives, étincelles bienvenues qui aussitôt nous servent de repères visuels parmi le noir et le gris de la scénographie.

On s’aperçoit, à la faveur des avancées, des mouvements encore timides des danseurs sur le praticable, que la retransmission livrée sur les écrans est en décalage ; un temps de latence de quarante secondes, précisément. Pour garder enfin la trace des gestes, par essence volatils ? C’est dans cette ellipse, cette question sans réponse, que va prendre forme le propos : le corps et son absence, sa dépersonnalisation à travers l’écran. Quand on aurait pu craindre un exercice de style un peu vain, c’est un vertige, un déséquilibre entre grotesque et tragédie qui se dessine peu à peu devant nous.

Les danseurs se succèdent face à la caméra, à l’écran, faux miroir qui ne leur présente que ce qui s’est passé avant, avant leur présence. Le geste est refait inlassablement, sans cesse réapproprié, réadapté par celui ou celle qui s’en saisit, alors même qu’il recherche un mimétisme impossible. Pris entre deux feux, deux temporalités, le regard du public, inquiet, va de l’un à l’autre, tente, avec une attention presque douloureuse, de reconstituer l’histoire du mouvement, le passage de témoin.

Saisis du même vertige, les danseurs jouent, miment presque, ce vertige qui les saisit progressivement. Leurs gestes sont lents, saccadés, impuissants ou insolents, toujours isolés. Face à la toute-puissance de la caméra qui, loin de garder le souvenir de la présence charnelle, lutte sans cesse pour la supplanter, ils jouent de ruses, se masquent le visage, tentent d’échapper au champ de la caméra. Ce n’est que lorsqu’ils parviennent à échapper, temporairement, à son œil, à recouvrer leur liberté physique, que se développent entre eux de véritables passages chorégraphiques, rythmés, musicaux. L’écran reste noir, s’il est vaincu, ce n’est que temporaire.

Le dernier moment et sans doute le plus beau, déshabillage collectif face à la caméra d’une précision absolue, est joué comme une déclaration d’indépendance. Tour à tour et en écho les uns aux autres, les danseurs se mettent à nu dans leurs imperfections. Et cela sonne presque comme un pied de nez à la fois pudique et frondeur, une provocation désespérée contre la précision, l’habileté prévisible, la rigueur impitoyable du regard technologique. À la fin du spectacle, les corps disparaissent, et dernière ironie, leur trace demeure sur l’écran… Intemporelle ? Non, seulement quarante secondes. 

Sarah Elghazi

* Formule empruntée au titre du diptyque de Gilles Deleuze sur le cinéma.


Ici, de Mylène Benoit et Olivier Normand

Création 2010 de la Cie Contour progressif

Conception, direction artistique et chorégraphie : Mylène Benoit et Olivier Normand

Interprétation : Nina Santes, Beatriz Setien, Matthieu Bajolet, Denis Robert

Création sonore : Daniele Ghisi

Création lumière : Renaud Lagier

Régie générale et informatique : Maël Teillant

Régie lumière : Aurore Leduc

Ingénierie vidéo : Christian Thellier et Maël Teillant

Costumes : Carole Martinière

Photo : © Contour progressif

Administratrice de production : Valentine Lecomte – Filage

Coproduction : Cie Contour progressif, Fondation Royaumont / Programmes Transforme et Voix nouvelles, manège.Mons / C.E.C.N. (Belgique) / C.C.N. de Franche-Comté à Belfort / Studio Art Zoyt / Tanzhaus N.R.W. à Düsseldorf / Filage-conseil et accompagnement de projets artistiques et culturels / conseil régional Nord ‑ Pas‑de‑Calais / Drac Nord ‑ Pas‑de‑Calais

Avec le soutien à la diffusion de l’Arcadi

Le Garage, Théâtre de l’Oiseau‑Mouche • 138, Grande‑Rue • 59100 Roubaix

Le mercredi 9 juin 2010 à 20 h 30, dans le cadre de Latitudes contemporaines, festival de la scène contemporaine

www.latitudescontemporaines.com

Durée : 1 heure

13 € | 7 € | 5 €

En tournée :

  • le 5 septembre 2010 à la Fondation Royaumont, Asnières‑sur‑Oise (95)
  • le 18 septembre 2010 au festival Antilope, La Chaux‑de‑Fond, Suisse
  • le 2 février 2011 à l’espace Pluriels, scène conventionnée, Pau (64)
  • le 8 mars 2011 à l’Hippodrome, scène nationale de Douai (59)
  • le 23 mars 2011 au Phénix, scène nationale de Valenciennes (59)
  • les 5 et 6 mai 2011 au Vivat, scène conventionnée, Armentières (59)