« Je suis un pays », de Vincent Macaigne, Théâtre Nanterre-Amandiers à Nanterre

Plus grand que nature

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Sous-titrée « Comédie burlesque et tragique de notre jeunesse passée », la pièce « Je suis un pays », une dystopie foutraque, marque la fin d’un cycle pour Vincent Macaigne. On y retrouve avec joie son esthétique, même si elle ne possède pas la fulgurance de certains spectacles qui l’ont précédée.

La dernière création de cet artiste pluridisciplinaire s’inspire d’un texte écrit par Vincent Macaigne avant l’âge de vingt ans, Friche 22.66. Une réécriture fantaisiste d’Ivanov d’Anton Tchekhov et de La Montagne magique de Thomas Mann. Je suis un pays se situe après la Troisième Guerre Mondiale. Une femme de ménage de la Société des Nations, nommée madame Curie, dépeint un « monde nouveau » apocalyptique, dévasté sur le plan écologique.

Les firmes se sont organisées. La jeunesse « sert » à alimenter un réseau de trafic d’organes permettant à quelques-uns de survivre. Cette mère explique qu’un groupement d’entreprises lui « réclame » ses derniers enfants, Eddy et Marie, qu’elle présente au public. On suit alors le destin de ces êtres choisis : Marie, violée par les anges, accouche d’un « Sauveur » qu’elle cache aux yeux du monde, puis devient activiste. Eddy se met à conseiller un roi « immortel » avant de créer un jeu de téléréalité macabre.

« Je suis un pays… » de Vincent Macaigne © Mathilda Olmi
« Je suis un pays… » de Vincent Macaigne © Mathilda Olmi

De la démesure avant toute chose

Dans les deux premières parties du spectacle, le propos qui se dissimule derrière cette histoire se dilue dans une débauche d’effets. Il transparaît davantage dans le dernier. La scénographie est démesurée et magique : gradins remplis de photographies de figures politiques actuelles face au public, tableaux du Caravage, écrans vidéos montrant des journaux télévisés, fumée, mousse, feux d’artifice de rubans, terre, piscine, costumes de Superman, musique à fond, lumière blanche aveuglante, etc. Le quatrième mur est totalement aboli, les frontières entre la salle et le reste du théâtre aussi.

Les comédiens, incroyables, et Vincent Macaigne lui-même à la régie, crient, courent, chahutent le public, comme dans les spectacles du metteur en scène allemand Frank Castorf – une influence indéniable. Tout le monde entre ainsi dans le jeu, pénètre dans cette vision délirante qui déborde l’espace de la représentation. De gré ou de force. Tantôt agressé physiquement, émotionnellement, par une forme de théâtre de la « cruauté », tantôt diverti.

« Je suis un pays… » de Vincent Macaigne © Mathilda Olmi
« Je suis un pays… » de Vincent Macaigne © Mathilda Olmi

L’enjeu consiste bien, à travers cette expérience collective, à nous parler du présent. Notre « pays » est une société du spectacle qui valorise davantage la « grandeur de la souillure » que la « vertu des petites gens ». Un monde où la liberté individuelle et la démocratie sont devenues plus toxiques qu’une monarchie tentée par les idées libertaires – Ça ira (1) Fin de Louis de Joël Pommerat et Democracy in America de Romeo Castellucci ont récemment développé des réflexions similaires.

Nous vivons dans une «  république de loups » (pour paraphraser Figaro) qui a réduit au silence et à l’inanité sa jeunesse, qui s’est débarrassé des poètes et des prophètes, qui a piétiné ses idéaux. Une planète exsangue. Face au « vide immense » qui remplit la vue en observant un tel pays, faut-il se crever les yeux comme Œdipe ou les mastiquer comme le fait le gagnant du reality show qui s’intronise Président ? Sans nul doute, la vitalité du spectacle nous invite-t-elle à absorber ce désastre, à retrouver la force de construire une autre humanité. « Mourir » ou « dormir », se demandait Hamlet. « Rêver ! » est la réponse offerte par cette création qui prend la forme d’un cauchemar déjanté, vivifiant et potentiellement source d’espoirs.

« Je suis un pays… » de Vincent Macaigne © Mathilda Olmi
« Je suis un pays… » de Vincent Macaigne © Mathilda Olmi

Un vaste divertissement pascalien

Si Je suis un pays interpelle et séduit, il ne fiche pas au spectateur la même claque qu’Idiot ! ou Au moins j’aurais laissé un beau cadavre. On a beau y retrouver une esthétique, des figures (le roi assassiné) et des motifs forts (la solitude, la ruine, l’absence de « miracles »), on n’est pas aussi rapté. Le texte n’est pas aussi épais, la dramaturgie n’est pas assez concentrée. Le propos se trouve trop pulvérisé dans un vaste divertissement (pascalien).

Une performance indépendante a même lieu simultanément : les spectateurs de Voilà ce que jamais ne te dirai sont invités à participer à notre spectacle ! Certes, l’expérience est riche et originale, mais elle nous égare un peu plus. Bien sûr, se perdre dans le rêve théâtral plus grand que nature de Macaigne vaut la peine. Le désordre et le mouvement sont la manifestation du désir. Mais l’on attendait plus de fond. 

Lorène de Bonnay


Je suis un pays, de Vincent Macaigne

Mise en scène, écriture, conception visuelle et scénographique : Vincent Macaigne

Avec : Sharif Andoura, Thomas Blanchard, Candice Bouchet, Thibaut Evrard, Pauline Lorillard, Hedi Zada et, en alternance, Madeleine Andoura, Lila Poulet Berenfeld, Nina Béros

Durée : 3 h 35

Teaser vidéo

« Portrait » Théâtre Vidy-Lausanne

Photo : © Mathilda Olmi

Nanterre-Amandiers centre dramatique national (Grande salle) • 7 avenue Pablo Picasso • 92022 Nanterre

Du 25 novembre au 8 décembre 2017, du mercredi au vendredi à 19 h 30, le samedi à 18 h 30, le dimanche à 15 h 30, puis tournée

De 8 € à 20 €

Réservations : 01 46 14 70 00


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Au moins j’aurai laissé un beau cadavre de Vincent Macaigne, par Olivier Pansieri