KiLLT, « OISEAU [Guide de survie] », Marie-Christine Lê-Huu, Les Tréteaux de France, Reportage, Cormeilles-en-Parisis

Envolées

Léna Martinelli
Les Trois Coups

Le nouveauKiLLT (Qui lira le texte ?), dispositif imaginé par Les Tréteaux de France, vient d’être créé dans le Val d’Oise. Quatrième pièce montée, toujours avec autant d’inventivité, « OISEAU [Guide de survie] » traite avec sensibilité de la difficulté d’être un·e enfant différent·e, de l’exclusion et donc de l’altérité. Quelle chouette plume que celle de Marie-Christine Lê-Huu ! Entre récit incarné et performance, la proposition du CDN d’Ile-de-France nous transporte, une fois de plus.

Les bénéfices de la lecture à voix haute sont innombrables. Les récentes 10Nuits de la lecture, dans le cadre desquelles étaient d’ailleurs présentées (au Grand Palais) Les Règles du jeu de Yann Verburgh (2020) (lire notre critique) et la Mare à sorcières de Simon Grangeat (2023), l’ont rappelé avec son florilège d’évènements (rencontres, performances, ateliers…) qui visent à dynamiser certaines pratiques. En effet, le succès des écrans n’est pas sans conséquences sur l’objet livre, la filière de l’édition, la fréquentation des médiathèques. L’important est de lire, peu importe le support, direz-vous ! Plutôt que l’imprimé ou le numérique, Les Tréteaux de France, quant à eux, ont choisi la 3D, la mise en voix dans un parcours théâtral et visuel partagé entre comédiens et petits groupes. Une expérience sensorielle qui décuple le plaisir.

KiLT, une expérience ludique

Les Tréteaux de France aiment effectivement surprendre. Plusieurs formes théâtrales originales reflètent la démarche du CDN, qui aiment dépasser les frontières traditionnelles du théâtre afin de toucher tous les publics : le dispositif très léger 4×4 place la scène au plus proche, comme pour F.A.I.L. (voir la critique de Laura Plas) et KiLLT transforme le texte en matière vivante : « Pour communiquer au spectateur ce rapport sensoriel à l’écriture, nous avons transformé la lecture solitaire et statique, en une activité collective et ludique, pratiquée de vive voix avec le corps en mouvement », précisent Camille Laouénan et Olivier Letellier, ses concepteurs.« Nous sommes convaincus que cet engagement résonne avec l’idée d’une société solidaire à laquelle chacun·e contribue, à sa manière ».

À ce jour, il existe 4 spectacles KiLLT, des adaptations de pièces très récentes. C’est formidable que la porte d’entrée soit du théâtre contemporain, avec des sujets de société les touchant particulièrement à cet âge, comme le harcèlement scolaire, les questions identitaires. « Questionner le monde d’aujourd’hui pour construire les citoyens de demain », tel est le leitmotiv des Tréteaux de France. Après Mauvaise pichenette de Magali Mougel (2025), voici donc OISEAU [guide de survie] de Marie-Christine Lê-Huu.

De l’air !

Au centre, un drôle d’Oiseau, âgé de 12 ans : on le dit bizarre, cet enfant-là ! Il paraît même qu’il parle avec les oiseaux, d’où son surnom. On va mener l’enquête, puisque le garçon disparaît sans crier gare. Est-ce une fugue ? Un kidnapping ? Un désir d’ailleurs, le refus des normes ? Ou juste un enfant qui a cherché, à sa manière, à protéger ses parents, en détresse ? Car, à la maison, le père et la mère sont « à cran ». Ils étouffent ! La « situation » était devenue insoutenable. Marie-Christine Lê-Huu porte un regard empathique sur la fragilité de l’humain et la violence des conventions sociales.

Outre le fait qu’elle est lauréate du Grand Prix jeunesse de Littérature dramatique 2024, délivré par Artcena (lire le compte-rendu de Stéphanie Ruffier),l’œuvre est ici pensée pour l’oral. L’autrice affirme « développer un rapport particulier à la rythmique et au mot dit : une écriture pour la bouche. (…) J’ai volontairement laissé de l’espace pour que vous existiez », précise-t-elle aux élèves qui doivent travailler dessus (voir le dossier pédagogique).

OISEAU [guide de survie] se distingue par son caractère polyphonique. Ici, le public prend moins en charge les personnages, car l’adresse est centrale : on raconte quelque chose à une assemblée. Cette absence de distribution est bien adaptée à KiLT. Foisonnante, la pièce comporte des listes, mais aussi des espaces vides. La mise en scène retranscrit ces respirations. Tiens, tiens… À la naissance, c’est une claque qui a ramené Oiseau à la vie, apprend-on.

Dispositif hybride et déambulatoire

L’écriture fragmentaire a bien inspiré les scénographes. Déployé sur cette grande surface, le texte s’affiche drôlement. Une fenêtre s’ouvre et laisse apparaître des mots. Des panneaux amovibles recèlent de surprises, au recto une image et au verso, des choses à lire. La variété des supports épate. On ne navigue plus dans une page ou sur un écran : on se déplace, accessoire en main. Ainsi, les repères changent : pas de scrolling ou de clic. Des effets loupe attirent l’attention sur un détail qui a son importance, une ficelle aide les lecteurs à enchaîner les dialogues.

Le dynamisme n’est pas réservé au multimédia : ici, c’est le comédien qui nous guide, par un geste, un regard. Sans aucun temps mort, la séance est riche de moments inattendus. Le défi pour l’interprète ? « Faire circuler l’énergie, embarquer tout le monde », témoigne Guillaume Fafiotte, déjà rompu à l’exercice. Celui-ci veille à faire participer l’ensemble du groupe. Il assure également la régie, lançant les tops avec sa montre. Surtout, il donne de la chair.

Et vu le sujet, c’est important. Comment trouver sa place, dans et hors de la cellule familiale ? À l’instar de son personnage, Marie-Christine Lê-Huu bouscule les règles classiques et l’intrigue par sa poésie, son humour et son imaginaire. Bel éloge de la singularité. De même, co-metteur en scène, Jonathan Salmon réaffirme« l’envie de déplacer son rapport à l’autre, d’être plus attentif à ce qui fait notre individualité, notre richesse. Pour au final, réussir à former un ensemble, par les mots ». Avec l’écriture enfantine, les cadres, Mélody Champagne et Cerise Guyon, elles, ont traduit le décalage par une graphie inspirée de Samuel, la série d’animation d’Émilie Tronche, qui déroule (sur Arte) le journal intime d’un préado. Chapeau : chaque dessin est réalisé à la main !

Les enfants, partenaires de jeu

C’est artisanal, y compris les interactions. Pas grave, si un·e tel·le bute sur un mot ou si un·e autre ne met pas le ton. Là n’est pas l’essentiel. Avant tout, KiLT engage l’oreille et le corps. Les enfants s’approprient l’histoire naturellement et la partagent. Le processus favorise la concentration, facilite la compréhension, améliore l’aisance orale et physique, contribue à l’affirmation de soi. Source de créativité, le dispositif stimule l’imaginaire et révèle souvent des talents inattendus, chez des élèves. S’amuser à lire ensemble, jouer avec les mots : de quoi donner le goût des textes et de s’ouvrir au monde.

Extraits de la Mare à sorcières de Simon Grangeat (2023)

Vecteur d’apprentissage et de socialisation, les retours d’expérience sont positifs, tel celui de cette directrice d’école : « Nos élèves ont vécu cette semaine une expérience UNIQUE, incroyablement riche humainement et pédagogiquement. Une réelle expérience immersive et riche en émotions ». Des transmissions s’organisent. Ce jour-là, des membres de l’équipe du Théâtre de la Manufacture CDN de Nancy Lorraine, étaient en repérage pour accueillir, bientôt, la proposition sur son territoire. Tout est fait maison, mais imprimable. En préparation, donc, des kits de KiLT pour l’Est et même La Réunion. Un succès bien mérité.

Léna Martinelli


Publié chez Lansman Éditeur en 2023
Les Tréteaux de France
Concept original : Camille Laouénan et Olivier Letellier
Mise en scène : Guillaume Fafiotte et Jonathan Salmon
Scénographie textuelle : Mélody Champagne et Cerise Guyon
Création sonore : Antoine Prost
Équipe de jeu en alternance :Guillaume Fafiotte, Jonathan Salmon et Henri Ardisson, Garance Courtial et Clarisse Ensenat (étudiant·es apprenti·es de l’Eracm)
Durée : 45 min
Dès 10 ans

Studio 240• 95240 Cormeilles-en-Parisis
Séance vue le 29 janvier 2026

Tournée :
• Du 7 au 10 avril au Quai CDN Angers
• Du 21 au 26 juillet et du 31 juillet au 5 août dans le cadre du festival L’Île-de-France fête le théâtre

Photos  : © Christophe Raynaud de Lage ; portrait du trio © Léna Martinelli

À propos de l'auteur

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Du coup, vous aimerez aussi...

Pour en découvrir plus
Catégories
MAIN-LOGO

Je m'abonne à la newsletter