« Là », compagnie Baro d’evel, Théâtre 71, scène nationale de Malakoff

La-Compagnie-Baro-d-evel © François Passerini

La fresque sensible de Baro d’evel 

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Les fondateurs de Baro d’evel viennent d’ouvrir la saison du Théâtre 71 avec « Là » (prologue au spectacle coup de cœur de la saison passée « Falaise »). Outre sa qualité picturale, cette farce métaphysico-poétique se révèle d’une acuité saisissante, entre puissance sauvage et infinie délicatesse.

Avant leur fresque vertigineuse sur l’état du monde réalisée par huit artistes, un cheval et des pigeons (lire la critique et la mise à jour de la tournée ici), Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias ont créé une polyphonie pour trois interprètes, où ils mêlent, comme à leur habitude, mouvement, acrobatie et musique. Ce diptyque est conçu comme un vase communicant, car l’un est l’envers de l’autre. Chambres d’écho d’angoisses universelles, ces deux spectacles résonneront longtemps en nous.

En quête de sens

Dans un espace immaculé, surgissent un homme, un oiseau, puis une femme, tous trois venus d’on ne sait où – un mystérieux hors champ symbolisant sans doute notre monde en ruine. Fendant l’obscurité avec une entrée fracassante, ils esquissent là, sous nos yeux ébahis, les contours d’un autre monde. Leurs mots peinent à sortir, mais après des spasmes, des cris, entrecoupés d’envolées lyriques, la parole se libère jusqu’à ce qu’un flot de craintes et d’espoirs jaillisse enfin.

Comment exister ? Comment survivre ? Un geste brut circule, entre corps et voix, entre chute et élan. Les portés traduisent l’espoir d’en finir avec la solitude, comme la violence destructrice du désir. Entre luttes et sursauts féministes, la solidarité – sinon l’amour – finit par l’emporter. Ces humains s’apprivoisent, ils avancent coûte que coûte, surmontent les épreuves.

Noir et blanc

Contrairement à Falaise, qui traite du collectif, le rapport au monde se cristallise ici dans le couple. Si l’on décline la symbolique du noir et blanc, on pense évidemment au yin et yang. Or, le propos va au-delà de la complétude. D’une présence naît une relation qui évolue. Et quelque chose d’autre advient.

D’emblée, ce ballet sensible et poétique évoque notre actualité, même s’il est hors du temps. Ne sommes-nous pas mus par le besoin irrépressible de remplir l’espace ? de dire ? de faire ? Ce blanc clinique nous ramène inévitablement à l’angoisse de la mort. Quand les empreintes des corps souillent, puis recouvrent les parois, les traces comblent le vide, tout en apparaissant comme de sombres augures. Ces humains-là doivent affronter bien des démons…

Quand tout menace de s’effondrer, la tentation est grande de se réfugier dans la religion. Ce couple est-il l’Homme et la Femme ? Et qu’en est-il alors de cette créature venue du ciel ? Depuis longtemps, déjà, Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias cheminent avec la grâce des prophètes. Toutefois, leur démarche engage ici une réflexion, non pas sur la Création, mais sur l’art. De cette page blanche naît effectivement une fresque en mouvement, nourrie d’improvisations. En plus de leur formation en cirque, elle chante divinement bien, et lui est un clown qui a mille cordes à son arc.

Après 18 ans de collaborations, les fondateurs signent donc là une sorte de manifeste, haut en couleurs, dans lequel on retrouve leurs grandes lignes de force : « Que reste-t-il quand on a tout enlevé ? Il reste le blanc sans doute. Au commencement, il y aurait le geste réduit à l’essentiel ; deux corps, deux genres, deux couleurs, deux dimensions, deux règnes », lit-on dans la note d’intention. Mais de l’épure à la flamboyance, la nécessité du trouble se fait vite ressentir. Pas d’exploits, car ces acrobates préfèrent le déséquilibre. Pas de dressage classique, Camille Decourtye préférant se laisser accompagner par les animaux. D’où une narration onirique et physique aléatoire.

Sauvage et délicat

L’espace se transforme à vue, le geste fuse et le micro se transforme en pinceau. Bref, on n’est jamais au bout de nos surprises : le noir n’effraye pas et le blanc ne rassure pas ; le bien et le mal ne sont pas ce que l’on croit ; la lumière est en nous et dans les autres.

Ce monde en perpétuelle évolution n’est pas binaire, d’autant qu’un oiseau s’impose, tel un chef d’orchestre. Il est là, altier et cocasse, comme un maître de cérémonie. C’est même lui qui mène la danse. Symbole de toutes les croyances et superstitions, le corbeau pie Gus apporte une dimension fantastique et dessine une ligne de fuite vers la nature. D’abord, il veille au grain, puis, l’air de rien, il emmène ces humains empêtrés dans la modernité, aux lisières d’un monde plus léger et instinctif. Il les libère, à mesure que le décor s’harmonise avec son magnifique ramage. Alors, chacun se trouve déplacé par l’autre et consent à se laisser transformer. Les oiseaux ne peuvent-ils pas changer le monde ? 

Léna Martinelli


, de Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias

Compagnie Baro d’evel

Avec : Camille Decourtye, Blaï Mateu Trias et le corbeau pie Gus

Collaboration à la mise en scène : Maria Muñoz, Pep Ramis − Cie Mal Pelo


Collaboration à la dramaturgie : Barbara Métais-Chastanier

Scénographie : Lluc Castells, assisté de Mercè Lucchetti

Collaboration musicale et création sonore : Fanny Thollot

Lumières : Adèle Grépinet

Costumes : Céline Sathal

Régie générale : Cyril Monteil ou Coralie Trousselle

Régie plateau : Flavien Renaudon
ou Cyril Turpin

Régie son : Brice Marin ou Fred Bühl

Durée : 1 h 10


Tout public, à partir de 7 ans

Théâtre 71, scène nationale de Malakoff • 3, place du 11 -novembre • 92240 Malakoff


Du 30 septembre au 3 octobre 2020

Réservations : 01 55 48 91 00 ou mail

De 5 € à 28 €

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