« la Paranoïa », de Rafael Spregelburd, le Triangle à Rennes

la Paranoïa © D.R.

Interprétation brillante pour texte débridé

Par Jean‑François Picaut
Les Trois Coups

Marcial Di Fonzo Bo reprend pour Mettre en scène la pièce de son compatriote, Rafael Spregelburd, créée à Chaillot récemment. « La Paranoïa » est un texte complètement chaotique, que sert avec brio la troupe des Lucioles.

Rafael Spregelburd, acteur, metteur en scène et dramaturge argentin, né en 1970, a été récemment introduit en France grâce à Marcial Di Fonzo Bo, qui a monté en 2008 la Estupidez (la Connerie), une pièce (donnée à Mettre en scène) de l’heptalogie consacrée par l’auteur aux sept péchés capitaux. L’ancien élève de l’école du Théâtre national de Bretagne récidive avec cette nouvelle pièce, qui fait souvent penser à Borgès.

Nous sommes entre 5 000 et 20 000 ans apr. J.‑C. Les humains sont menacés d’extinction par les puissances qui dominent désormais le monde, les « Intelligences », qui ont tout pillé de ce que les humains pouvaient leur apporter. Tout ? Pas exactement. Les humains sont les seuls à pouvoir fournir la « fiction », dernière nourriture terrestre à intéresser ces « Intelligences ». Seulement voilà, elles en ont déjà consommé beaucoup, et le défi pour les humains est d’inventer en vingt‑quatre heures une forme de fiction inédite.

Pour cela, l’équipe des opérations spéciales, commandée par le colonel Brindisi, assisté de sa redoutable sœur, a convoqué une équipe qui paraît composée de bras cassés. Julia Gay Morrison est un écrivain à succès que ses plagiaires ont surpassée. Claus est un astronaute, dépressif depuis qu’il a été victime d’un accident qui fait beaucoup rire les autres sous cape. Béatrice, une femme délaissée, se révèle en fait une G4, un modèle de robot dépassé et dont la mémoire flanche régulièrement. Quant à Hagen, le mathématicien spéculatif, il pourrait n’être pas étranger aux problèmes du vaisseau spatial de Claus. Nous apprendrons plus tard que d’autres équipes travaillent en parallèle et qu’il existe une forme de compétition de type « Intervilles »…

Cet univers déjanté, où il se passe toujours quelque chose de nouveau, est superbement mis en scène par Élise Vigier et Marcial Di Fonzo Bo. L’équipe des Lucioles joue remarquablement. Je distinguerai d’abord Pierre Maillet, extraordinaire dans le rôle de Béatrice la G4, puis Marcial Di Fonzo Bo pour celui de Hagen, et Rodolfo de Souza pour celui de Maria Martha, la nonne (il joue aussi son frère, Brindisi).

Pourquoi faut‑il alors que le temps ait paru un peu long, parfois. Sans doute parce que le rythme continûment survolté de la pièce et la confusion de l’histoire finissent par lasser, mais surtout parce que le propos de l’auteur échappe. À trop vouloir caricaturer les séries télé, les films d’horreur, les séries B, etc., l’auteur détruit son propre discours. La vacuité qu’il dénonce dans notre monde contamine son propre univers. Le labyrinthe et le chaos deviennent des buts en soi. L’auteur l’a peut-être voulu, les spectateurs sont libres d’estimer qu’il se fourvoie et que c’est finalement la Paranoïa qui est vaine. 

Jean‑François Picaut


la Paranoïa, de Rafael Spregelburd

Traduction française de Marcial Di Fonzo Bo et Guillermo Pisani

Mise en scène : Élise Vigier et Marcial Di Fonzo Bo

Avec : Rodolfo de Souza, Marcial Di Fonzo Bo, Frédérique Loliée, Pierre Maillet, Clément Sibony, Élise Vigier, Julien Villa

Décors et lumières : Yves Bernard

Images : Bruno Geslin

Dramaturgie : Guillermo Pisani

Costumes : Pierre Canitrot

Son : Manu Léonard

Perruques et maquillages : Cécile Kretschmar

Marcial Di Fonzo Bo est artiste associé au Théâtre national de Bretagne (Rennes)

Production déléguée : Théâtre des Lucioles à Rennes

Coproduction Théâtre national de Chaillot, Théâtre national de Bretagne-Rennes, Nouvel Olympia-centre dramatique régional de Tours, Théâtre de Nîmes, le Maillon-théâtre de Strasbourg / scène européenne, Théâtre de la Place-Liège, avec la participation du Jeune Théâtre national

Le Triangle, plateau pour la danse • 1, boulevard de Yougoslavie • 35200 Rennes

Du 10 au 14 novembre 2009 inclus

17 € | 12 € | 8 €

Renseignements et réservations :

Théâtre national de Bretagne • 1, rue Saint‑Hélier • 35000 Rennes

Billetterie : 02 99 31 12 31

www.t-n-b.fr