« la Petite Renarde rusée », de Leoš Janáček, les Quinconces, Le Mans

« la Petite Renarde rusée » © Enrico Bartolucci

Moaty aux mille ruses

Par Céline Doukhan
Les Trois Coups

« La Petite Renarde rusée » mise en scène par Louise Moaty, ou comment sublimer la musique et le chant par des marionnettes, de la vidéo et surtout une pluie d’idées aussi simples que géniales.

Parfois, avouons-le, le chroniqueur des Trois Coups est en mal d’avis pour parler de la mise en scène de tel ou tel spectacle un peu grisâtre. Ici, c’est tout l’inverse. Comme chez La Fontaine, dans cet opéra de 1924 inspiré d’un roman, ce sont les bêtes qui disent la vérité des hommes. Soit les aventures d’une petite renarde depuis l’enfance, d’abord libre, puis capturée par un garde-chasse avant de recouvrer une liberté conquise de haute lutte et de découvrir les joies de l’amour.

Le spectateur est en premier lieu déconcerté. Tandis que résonnent les premières notes, l’image dessinée d’un paysage s’affiche sur un large écran : il s’agit d’une feuille de papier placée sous une caméra, sur une petite table auprès de laquelle s’installe, pour utiliser la belle expression de Valère Novarina, un « ouvrier du drame ». Et cet ouvrier, qu’il soit régisseur ou comédien, commence alors une série de manipulations qui donnent littéralement vie au dessin. Des découpes vertes disposées une à une sur les branches nues signifient l’arrivée du printemps. La feuille défile et avec elle, le décor, et le temps. C’est très beau et poétique (il faut dire que le dessin en question n’est autre qu’une œuvre d’Egon Schiele), mais aussi efficace d’un point de vue narratif.

C’est alors que les personnages entrent en scène, galerie d’animaux campés par de simples marionnettes, manipulées par les chanteurs eux-mêmes (chapeau !). La renarde débrouillarde et rebelle, le chien résigné, les poules cruches et asservies… forment une petite société que Janáček, aidé par la folle créativité de Louise Moaty, brosse à traits vigoureux et incisifs. L’humour du livret n’en est que renforcé (la renarde exaspérée dézingue toutes les poules avant de s’enfuir !).

« Rendre l’opéra vivant et actuel pour tous nos contemporains, y compris ceux qui se pensent les plus éloignés de cet art. »

Pour être plus précis, non seulement les personnages entrent en scène, mais ils entrent dans le champ. Car, et c’est là le deuxième procédé marquant, plusieurs caméras filment, qui le dessin-décor, qui les animaux, qui le garde-chasse, ces derniers toujours sur un fond noir. Ces films se superposent alors de telle sorte que tous les éléments s’assemblent pour former une scène cohérente. Cette façon de faire donne un résultat très attachant. En effet, loin de faire appel à une technologie ultrasophistiquée, elle évoque plutôt les premiers trucages du cinéma (contemporains, rappelons-le, de cet opéra) et conserve une part artisanale, et donc imparfaite, qui en fait tout le sel : doigts qui placent le feuillage sur les arbres, ombre furtive de la main d’un manipulateur… Loin d’avoir l’air bricolé, on peut cependant déclarer qu’on voit les coutures du film ainsi fabriqué, et cela n’en altère en rien la qualité, au contraire.

Est-ce à dire que l’inventivité de la mise en scène cannibalise le chant et la musique ? Tant s’en faut. Dans la fosse d’orchestre, l’ensemble TM+ dirigé par Laurent Cuniot, son fondateur, fait résonner une musique aux inflexions subtiles, aux fréquents déséquilibres rythmiques, et souvent traversée des sons de la nature si chers à Janáček : le vent, les oiseaux et autres bêtes de la forêt. Quant aux chanteurs, ils forment une distribution au niveau homogène, du timbre chaud de Noriko Uruta (la Petite Renarde) à la basse puissante de Wassyl Slipak, qui fait merveille dans trois rôles différents. Tous participent avec bonheur à cette « fabrique » dans laquelle on peut les voir à tour de rôle chanter, mais aussi filmer et être filmés, arpenter les gradins de spectateurs…

Il y a certes quelques moments moins réussis, comme le début du deuxième acte. Là, les animaux font place à une scène de taverne avec le garde-chasse, un curé et un instituteur, et la magie s’éteint quelque peu. De même, les noces de la renarde et du renard donnent lieu à une scène impliquant les spectateurs qui, levant leur programme (fourni par la compagnie et d’ailleurs remarquablement étoffé, c’est suffisamment rare pour le mentionner), font apparaître une page représentant une grande paire d’yeux. La caméra filme alors la salle comme pour faire participer les spectateurs à cette grande fête, tandis que dans les rangs interviennent les choristes. Mais, retransmis sur l’écran, le résultat n’est pas très probant, peut-être filmé de trop loin, ou dans trop d’obscurité.

Ce sont cependant peu de choses dans cette production généreuse de l’Arcal, une structure qui « a pour but de rendre l’opéra vivant et actuel pour tous nos contemporains, y compris ceux qui se pensent les plus éloignés de cet art ». Avec de belles réussites en perspective si elle continue de se donner ainsi les magnifiques moyens de ses ambitions. 

Céline Doukhan


la Petite Renarde rusée, de Leoš Janáček

www.arcal-lyrique.fr

Opéra en tchèque surtitré en français

D’après le roman Liška Bystrouška de Rudolf Těsnohlidek

Direction artistique : Arcal-Catherine Kollen

Direction musicale : Laurent Cuniot

Mise en scène : Louise Moaty

Collaboration à la mise en scène : Florence Beillacou

Avec : Noriko Urata, Caroline Meng, Philippe Nicolas Martin, Paul Gaugler, Oded Reich, Françoise Masset, Sylvia Vadimova, Joanna Malewski, Sophie‑Nouchka Wemel, et les musiciens de l’ensemble TM+, ensemble orchestral de musique d’aujourd’hui

Collaboration et conseil vidéo : Benoît Labourdette

Scénographie et costumes : Adeline Caron et Marie Hervé (collaboration)

Lumières : Nathalie Perrier

Maquillage : Elisa Provin

Diction tchèque : Irène Kudela

Chef de chant : Nicolas Jortie

Conseil manipulation marionnettes : Claire Rabant

Fabrication marionnettes : Marie Hervé

Fabrication costumes et accessoires : Julia Brochier, Louise Bentkowski, Jordan Azinco, Cécile Gatignol et Marie Hervé

Photo : © Enrico Bartolucci

Les Quinconces • place des Jacobins • 72000 Le Mans

www.quinconces-espal.com

Réservations : 02 43 50 21 50

Le 29 avril 2016 à 19 heures, le 30 avril à 18 heures

Durée : 1 h 40

23 € | 14 € | 11 € | 9 € | 8 €

Reprise

Athénée ‑ Théâtre Louis‑Jouvet à Paris

Du 15 au 19 mars 2017