« l’Avaleur », d’après Jerry Sterner, Maison des métallos à Paris

O.P.A. victorieuse de Renucci !

Par Élisabeth Hennebert
Les Trois Coups

Peut-on être drôle en parlant technique ? Subtil en jouant burlesque ? Double pari réussi par Robin Renucci et sa solide équipe de comédiens.

Voici le deuxième volet de la réflexion menée sur « l’argent, la création de valeur et le travail », par l’acteur et metteur en scène qui dirige les Tréteaux de France depuis 2011. En 2015, le Faiseur, d’après Balzac, explorait l’univers de la Bourse de Paris dans les années 1840. Créé au Creusot en décembre 2016, l’Avaleur nous plonge dans un univers contemporain puisque son texte est adapté d’une pièce écrite en 1989 par un homme d’affaires américain sur le thème des O.P.A. hostiles.

Beaucoup d’œuvres consacrées à la dénonciation du capitalisme se ressemblent : elles prennent un ton sinistre pour enfiler des perles sur les mauvais riches et les gentils pauvres, les sales patrons et les victimes prolétariennes, sans oublier le topos du social-traître. L’écriture se démarque ici de l’habituelle bouillie pour les chats bobos et les matous cocos. Peut‑être parce que la plume est celle d’un chef d’entreprise qui connaît son sujet, y compris, et c’est plutôt rare chez les gens de lettres, dans ses détails techniques. Intimité ne veut pas dire complicité. La critique est d’autant plus féroce qu’elle est documentée. Il y a une réelle inspiration sociale, sinon socialiste, derrière les propos de l’auteur, d’autant plus efficace qu’elle se fait très honnêtement l’avocat du diable autant que du Bon Dieu. En d’autres termes, on dirait un capitaliste qui respecte le communisme ou un communiste qui prend le capitalisme suffisamment au sérieux pour accepter de réfléchir avec lui. Enfin une possibilité de sortir du dialogue de sourds ?

La pièce commence comme une grosse farce, les clichés étant balancés sur scène dans le premier quart d’heure, ce qui peut effrayer le spectateur, d’abord. Le racheteur omnivore, dénommé Franck Kafaim (au secours !) est obèse, laid et arrogant. Ses quatre victimes potentielles sont touchantes. Tout ce petit monde est empaqueté de vêtements stylisés et de perruques à plumes évoquant une écologie de basse-cour menacée par le rapace, qui nous place sous le signe de la fable animalière. Saluons au passage le travail remarquable de Thierry Delettre (pour les costumes) et de Jean‑Bernard Scotto (pour les coiffures). Passée la première gêne produite par le mélange des genres entre discours technique pointu et esthétique explicitement grotesque, le public est conduit pas à pas vers la réflexion de fond. Le propos se nuance à mesure que le méchant n’est plus tant méchant qu’insupportablement intelligent, les gentils plus tant sympathiques qu’aveugles et, à force, complices de leur propre catastrophe.

Seul l’argent ne me dit pas que je suis obèse.

Xavier Gallais est stupéfiant dans le rôle casse-gueule de l’Avaleur. Beau gosse à la ville travaillant à contre-emploi sur scène, dans la peau d’un personnage laid, il récupère tout ce qu’il y a de plus antipathique au fond de lui‑même pour le sculpter en forme de tête à gifles de compétition. On rit de son arrogance au début, on en rit de moins en moins à mesure qu’elle devient séduisante. Il parvient à rendre émouvant ce M. Kafaim emmuré en son argent, mais surtout fossilisé dans le rationalisme froid poussé jusqu’au nihilisme. S’il en veut à votre entreprise, c’est parce qu’elle lui rapportera bien davantage morte que vivante. S’il n’admet aucune éthique, c’est parce que toutes les formes de morale (religieuse, politique, paternaliste) l’ont depuis toujours condamné sans appel. Science sans conscience devient sa seule maxime : tout ce qui est rationnel est juste.

Dans ce spectacle, c’est le jeu d’acteur qui emporte finalement l’adhésion, alors même que le registre du conte fantastico-philosophique n’est pas évident à traiter sans tomber dans la caricature. La distribution est irréprochable, d’autant plus qu’il n’y a pas de premier ni de dernier rôle avéré dans cette pièce, chacun ayant à son tour plusieurs morceaux de bravoure. Le duo bouleversant formé par Jean‑Marie Winling et Nadine Darmon, comme représentants de la direction d’usine à l’ancienne, trouve un contrepoint intéressant dans le tandem que forme cette dernière avec Marilyne Fontaine. Leur couple mère‑fille questionne de manière intelligente, et physiquement autant que verbalement, les rapports entre image de la femme (patriarcale ou libérée) et évolution des rapports dans le monde du travail (paternalistes ou strictement utilitaristes).

Enfin, l’éblouissante star populaire qu’est Robin Renucci apporte une touche inoubliable au personnage ambigu du narrateur. Il y a quelque chose de fracassé, dans la voix, dans le physique même de ce comédien qui noue les tripes. Et pour sa décision de nous donner à voir, à prix finalement modique, cette leçon d’économie, cette master class d’art dramatique, cette fête pour les yeux, cette rénovation de fond en comble du conte grinçant à la Voltaire, merci Patron. 

Élisabeth Hennebert


l’Avaleur, d’après Other People’s Money de Jerry Sterner

Cie les Tréteaux de France

Adaptation : Évelyne Loew

Traduction : Laurent Barucq

Mise en scène : Robin Renucci, assisté de Joséphine Chaffin et Julien Leonelli

Avec : Nadine Darmon, Marilyne Fontaine, Xavier Gallais, Robin Renucci et Jean‑Marie Winling

Scénographie : Samuel Poncet

Costumes : Thierry Delettre

Maquillage et coiffure : Jean‑Bernard Scotto

Lumières : Julie‑Lola Lanteri‑Cravet

Musique : Gabriel Benlolo

Photos : © Jean‑Christophe Bardot

Maison des métallos • 94, rue Jean‑Pierre Timbaud • 75011 Paris

Réservations : 01 47 00 25 20

Site du théâtre : http://www.maisondesmetallos.org

Métro : ligne 2, station Couronnes ou ligne 3, station Parmentier

Jusqu’au 18 février 2017, du mardi au vendredi à 20 heures, le samedi à 19 heures et le dimanche à 16 heures

Tournée nationale en mars‑avril 2017, voir détail sur le site www.treteauxdefrance.com

Durée : 1 h 40 sans entracte

À partir de 12 ans

14 €, 10 € et 8 €