« Le Lac des cygnes », Florence Caillon, Village de cirque, Paris

Le-lac-des-cygnes-Cie L'Eolienne-Florence-Caillon © Christophe-Raynaud-De-Lage

Une tribu de cygnes qui fait voler les clichés en éclats

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Cirque et musique, bal populaire, acrobatie chorégraphiée, cirque et théâtre, performance, installation… Décidément toutes les formes sont à l’œuvre à Village de Cirque. Parmi les propositions, « le Lac des Cygnes », de la cie L’Éolienne, a retenu toute notre attention : un cirque chorégraphié en noir et blanc, entre ombre et lumière. Un ballet revisité, presque sauvage.

Pour mettre en exergue ce mélange des disciplines et ces expérimentations variées, le cadre est important. En bordure de ville, entre Porte de Charenton et Porte Dorée, la pelouse de Reuilly accueille le festival depuis près de vingt ans. Pour ces formes plus ou moins spectaculaires, deux chapiteaux, une place centrale dans l’esprit guinguette, une roulotte bien avenante. Bref, nous voilà prêts à découvrir moult propositions artistiques.

Rien de commun entre l’impressionnant vaisseau de PIC, une vingtaine d’artistes du Cirque Inextrémiste et Surnatural Orchestra qui vous embarquent dans une folle sarabande, et des duos ou solos au plus proche du public, parmi lesquels Fall in, de la cie Presque Siamoises, qui inverse les rôles avec douceur, les touchants Juste une femme de la cie Cabas ou M.E.M.M. d’Alice Barraud et Raphaëlle de Pressigny, ou encore les formes courtes destinées au jeune public signées par Jeanne Mordoj.

À la lisière

Que de vibrations ! Entre deux flâneries, on se plaît à frissonner à autant de prises de risques, elles aussi sous de multiples formes. Au-delà du Village de cirque, Boris Gibé a emmené le public au bord du lac, avec Tripode, tandis que Déracinée, du Collectif Chapacans, s’est hissé au-dessus des barrières, dans le vert de la forêt.

Par excellence, le cirque est un art du mouvement. La programmation témoigne de la porosité avec la danse. Outre l’irrésistible invitation au bal d’En attendant le grand soir (cie Le doux supplice) et Juste avant (Nathalie Pernette), un projet porté par la Coopérative de rue et de cirque, dans le cadre des Olympiades culturelles / JO 2024, signalons l’adaptation libre du Lac des Cygnes, par Florence Caillon, l’une des premières femmes à avoir affirmé la dimension chorégraphique du cirque dès la fin des années 1990.

« Le Lac des cygnes », de Florence Caillon © Christophe Raynaud De Lage

Ici, pas d’agrès mais de la culbute, des tutus mais pas de pointes, pour de salvateurs coups de bec à ce que l’on considère souvent comme le chef-d’œuvre du romantisme. Depuis sa création (en 1877 au Théâtre Impérial Bolchoï), les remaniements n’ont pas manqué. Le mythe du cygne, avec ses prémices antiques où Zeus, sous les traits d’un cygne, comble l’épouse du roi de Sparte, offre en effet de nombreuses possibilités d’adaptation. L’Éolienne hume différemment l’air du temps. Traversé par d’actuelles problématiques de société, ce lac des Cygnes-là apporte un sacré vent de fraîcheur en faisant voler bien des clichés.

Culs par-dessus tête

Étonnante, cette communauté de cygnes resserrée à deux cygnes noirs et trois blancs, qui s’ébattent sur une bande son originale. Ici ou là, la mélodie refait surface, mais Florence Caillon, également compositrice, a « retchaïkovskisé » la partition en l’imprégnant de musiques de film ou populaires. Des timbres électroniques et instruments issus d’autres cultures nous transportent non seulement dans un autre espace-temps. Ils ont inspiré à la chorégraphie un langage singulier où les trouffions s’exhibent et les ailes mènent vers d’autres cieux.

Ce drôle de ballet se nourrit autant de la gestuelle animale que des comportements humains. Dévergondés, les individus préfèrent donner libre cours à leurs pulsions dans une danse instinctive qui module les énergies, joue sur les rythmes et les déséquilibres, de façon très ludique, même s’il manque encore un peu de fluidité dans les enchaînements. Pourtant, de la grâce, il y en a, dans les impulsions ou les élans, voire les chutes. Les corps se jettent, se heurtent, mais se relèvent. Les maladresses se muent en de bienveillants accueils. Les portés traduisent de nouveaux rapports de force. Ou pas. Les interprètes bondissent d’un langage à l’autre, jonglent avec les styles.

Aux orties la vision manichéenne du bien et du mal ! Tout d’abord dubitative devant la vision archaïque liée à la symbolique du blanc et du noir, Florence Caillon conserve l’idée des couleurs pour le plumage, tout en brouillant les pistes avec une robe commune, des tutus ébouriffés qui les rassemblent dans une même espèce mais leur confèrent une individualité propre. Les costumes, les maquillages et les coiffures, très réussis, contribuent à déciller le regard. Entre ombre et lumière.

« Le Lac des cygnes », de Florence Caillon © Christophe Raynaud De Lage

Du livret original, la chorégraphe retient la recherche de l’amour, la méprise et le subterfuge mais montre d’autres modèles : la solitude assumée plutôt que la vie de couple imposée, la spontanéité et la sincérité de relations fondées sur la disponibilité ou l’ouverture. « Dégenrés », les individus s’accouplent donc ici en toute liberté, sans chichi ni tralala. Ainsi, le jeu de miroirs identitaires évoqué par les métamorphoses à l’œuvre dans le livret original résonne-t-il autrement.

Si l’on est parfois balloté de l’Éden à l’enfer, c’est pour des raisons bien contemporaines. Les corps engagés traduisent la violence des rapports sociaux ou de la crise environnementale. Outre l’intéressante mise en scène des interactions, relevons le remarquable solo de l’une des interprètes, contorsionniste, cygne d’abord bercé par les chants de la nature, avant d’être transporté dans un univers inquiétant, comme englué dans une marée… noire. Poignant !

« Le Lac des cygnes », de Florence Caillon © Christophe Raynaud De Lage

Voilà de quoi tordre le cou aux idéaux véhiculés par la danse classique ! Depuis le XIXe siècle, tous nos repères ne sont-ils pas bouleversés ? En revenant à la source – l’animalité – l’Éolienne traite de notre interdépendance avec le monde du vivant et la fragilité de l’existence avec force et pertinence. Comment donc aller de l’avant ? Sans jamais regarder en arrière ? Oui, pour rester debout, « réensauvageons-nous » ! 🔴

Léna Martinelli


Le Lac des Cygnes, de Florence Caillon

Site de la cie L’Éolienne

Autrice, accro-chorégraphe, composition, arrangements de la musique : Florence Caillon
Avec : Lucille Chalopin, Marius Fouilland, Ancelin Dugue, Juan Cisneros, Maive Silvestre
 Complicité musicale : Xavier Demerliac
Mixage : Fantin Routon et Florence Caillon
Accompagnement dramaturgique : Estelle Gautier
Création lumière et régie : Greg Desforges
Costumes : Emmanuelle Huet
Durée : 1 h 30
Tout public dès 6 ans

Dôme 2r2c • Pelouse de Reuilly • Accès par la place du cardinal de Lavigerie • 75012 Paris (métro Porte Dorée, sortie 6 puis 10 minutes à pied)
Le 23 septembre 2022, à 20 h 30, le 24 septembre à 20 h 30, le 25 septembre à 16 heures
De 8 € à 22 € • Réservations 01 46 22 33 71 • en ligne
Dans le cadre de Village de Cirque, 18e édition, du 9 au 25 septembre 2022

Tournée ici :
• Le 3 novembre, Salle Jacques Brel, Fontenay-sous-Bois (94)
• Le 10 janvier 2023, Espace Jéliote, Oloron-Sainte-Marie (64)
• Le 13 janvier, Théâtre Ducourneau, Agen (47)

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