« Le Petit Prince Antoine de Saint-Éxupéry, Jean Bellorini, Théâtre National Populaire, Villeurbanne

Jean Bellorini nous transporte dans les étoiles

Trina Mounier
Les Trois Coups

Après une première collaboration avec le Yang Hua Theatre pour une version en mandarin et en français des « Misérables », adaptation très applaudie lors de sa sortie, Jean Bellorini a eu envie de renouveler l’expérience avec « Le Petit Prince » de Saint-Exupéry qu’il avait depuis longtemps le projet de mettre en scène. C’est une très belle réussite.

Tout le monde, ou presque, connaît Le Petit Prince, en France bien sûr, mais aussi en Chine (chaque année, plus de deux millions d’exemplaires y sont vendus). Rappelons-en les grandes lignes : c’est l’histoire d’une rencontre improbable entre un aviateur échoué dans le désert et un jeune garçon sorti de nulle part. Le second questionne le premier qui répond, jusqu’à ce que peu à peu le rapport s’inverse et que le petit prince porte quelques jugements sévères sur nos habitudes d’adulte. S’ensuit une réflexion presque philosophique, mais à hauteur d’enfant, sur l’amitié, ce qu’elle exige, ce qu’elle apporte, mais aussi sur la séparation, la mort, le deuil.

Cette histoire, Jean Bellorini la décentre en restant fidèle à l’essentiel. L’aviateur français s’échoue dans un désert chinois et son petit prince est chinois. Ce qui signifie qu’ils ne parlent pas la même langue. On a tendance à l’occulter, ou en tout cas à ne pas y prendre garde quand on le lit en français, et pourtant cette question est cruciale. La mise en scène de Bellorini la place donc au centre. Car le plus important est là : l’amitié, la volonté d’échanger, franchit la barrière des mots : « On n’entend bien qu’avec le cœur ». C’est aussi un message d’espoir pour une humanité si divisée.

L’un des mérites de cette mise en scène est sa grande beauté plastique. Au centre du plateau, un grand cercle blanc recouvert de neige, derrière une rangée de fleurs qui occupe tout le devant de la scène. Dans l’ombre, à cour et à jardin, comme en fond de scène, des instruments de musique, les autres personnages qui n’en sortiront que pour rejoindre les deux héros, et surtout de grands miroirs dépolis qui créent par leurs reflets des illusions magnifiques, dont certaines évoquent des paysages de Zao-Wou-Ki.

Toucher du doigt l’universel

Ce Petit Prince est aussi un spectacle musical. La difficulté était sans doute de choisir quelle esthétique, la musique chinoise et la musique européenne étant très éloignées l’une de l’autre. Jean Bellorini dont on connaît l’amour et la connaissance de la musique, a choisi de partir de chansons populaires, de celles qui vous restent dans la tête très longtemps et de composer à partir de ce matériau. Mais comme il aime le décalage, la partie musicale commence par Ne me quitte pas de Jacques Brel. Last but not least, ces mélodies arrangées par le pianiste Clément Griffault, puis mises en bouche par des chanteurs chinois dont il faut saluer la maestria, ont un petit goût d’universel. Ces artistes chinois savent tout faire, ils sont absolument éblouissants de naturel.

Attardons-nous un moment sur quelques-uns, même si la troupe chinoise est très homogène et mériterait un satisfecit individuel. Xiaolin chante et danse merveilleusement, elle interprète avec grâce la coquette et capricieuse rose qu’on ne peut s’empêcher d’aimer. Liu Fanqing émerveille par sa voix puissante de cantatrice, et Xue Fei, en narrateur entraînant. Enfin le petit prince, sur scène tout le long de la représentation – un rôle écrasant pour un jeune adolescent de 13 ans, même déjà aguerri sur les plateaux chinois – est incarné par Li Yichen, qui semble né pour interpréter ce rôle. Son aisance tient du miracle. Et bien sûr, n’oublions pas l’interprète favori de Jean Bellorini, François Deblock, magnifique acteur dont on n’oubliera pas le regard perdu lorsqu’il transporte le corps inanimé du petit prince.

Touchant notre âme d’enfant, sans aucune mièvrerie, Jean Bellorini nous entraîne en pleine poésie. À la fois philosophique et esthétique, grave et bouleversant, ce spectacle est autant pour les adultes que pour les enfants. On ne voit pas passer les deux heures, ni les passages en mandarin (les surtitrages sont discrets). On sort heureux de ce moment de pure beauté, de magie ensorcelante.

Trina Mounier


Le texte est édité chez Gallimard
Mise en scène et adaptation : Jean Bellorini avec Yang Hua Theatre
Avec : François Deblock, Xue Fei, Li Yichen en alternance avec Zhai Youchen
Chant : Zhong Lifeng, Xiaolu, Fanqing
Claver, accordéon : Chen Minuhua
Direction artistique : Wang Keran
Scénographie : Jean Bellorini, Li Geng
Lumière : Jean Bellorini
Musique originale : Clément Griffault, Jean Bellorini, Zhong Lifeng, Xiaoliu, Fanqing
Spectacle en français et mandarin surtitré en français
Durée : 2 heures
Spectacle créé le 15 novembre 2025 à Wuhan (Chine)

Théâtre National Populaire TNP • 8, place Lazare-Goujon • 69600 Villeurbanne
Du 30 mai au 6 juin, du mardi au samedi à 20 heures (sauf le 30 à 18 h 30), dimanche à 16 heures, relâche le lundi
Tarifs : de 10 € à 30 €
Réservations : en ligne • Tel. : 04 78 03 30 00

Tournée :
• Les 20 et 21 novembre, Scène nationale de l’Essonne, à Evry (91)
• Les 26 et 27 novembre, Maison des Arts de Créteil (94)
• Les 9 et 10 juillet, Grand Théâtre Yulan, à Dongguan (Chine)
• Les 18 et 19 juillet, Poly Théâtre, à Beijing (Chine)
• Les 24 et 25 juillet, Poly Théâtre, à Qidong (Chine)

Photo de une : © Christophe Raynaud de Lage

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