« le Temps et la Chambre », de Botho Strauss, Théâtre national populaire à Villeurbanne

« le Temps et la Chambre » © Michel Corbou

Un Alain Françon jubilatoire

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Son nom est plutôt attaché à des œuvres difficiles, graves, à des auteurs comme Beckett ou Edward Bond. Avec cette pièce de Botho Strauss, Alain Françon nous rappelle qu’il est aussi un familier de Feydeau. « Le Temps et la Chambre » est un régal.

Pour le metteur en scène, cette pièce est sans doute « la plus étrange » qu’il connaisse. Cette étrangeté, immédiatement sensible pour le spectateur, en fait à la fois le charme, la subtilité et l’incroyable drôlerie.

Tout se passe dans un décor signé Jacques Gabel, qui tient plus de la salle des pas perdus que la « chambre ». Monumental avec ses immenses fenêtres qui montent jusqu’au cintres, son imposante colonne dont on ignore ce qu’elle soutient, il ouvre à jardin sur la rue en contrebas tandis que la massive porte d’entrée à cour permettra l’arrivée du monde extérieur. En fond de scène, une autre porte donne accès au reste de l’appartement et une ouverture conduit vers « la salle de bains ». Ces issues, indispensables au vaudeville façon Feydeau, jouent un rôle tout à fait particulier chez Botho Strauss. Elles assurent l’irruption de l’imprévisible. Un imprévisible qui surgit d’un temps devenu cahotique, construit par une sorte de Picasso fou. Quand le passé peut réapparaître, voire apparaître pour la première fois, et se mêler à un futur décidé à sortir de l’hypothétique, tout est possible, évidemment !

Puzzle surréaliste

C’est pourquoi les deux permanents de la pièce, Olaf et Julius, incarnés respectivement par Gilles Privat et Jacques Weber, tous les deux au sommet de leur art, sont assis avec une droiture qui confine à la rigidité sur leurs fauteuils club en cuir fauve, tels des coucous suisses, n’échangeant leur siège que par rapport à la météo : quand il fait beau Julius est près de la fenêtre, quand il pleut c’est l’inverse… On est en plein surréalisme. Mais également dans une atmosphère à la Beckett où la curiosité se réduit comme peau de chagrin aux petits gestes du quotidien : « As‑tu regardé par la fenêtre aujourd’hui ? », réplique que Winnie pourrait décocher à Willy. Ces deux‑là s’animent aussi, se lançant dans des disputes homériques pour des riens qui prennent des proportions dignes de Pour un oui, pour un non de Sarraute. Ainsi, avant même la déconstruction du temps chère à Botho Strauss, l’étrangeté est présente.

Julius, donc, va à la fenêtre et décrit à son ami ce qu’il voit : une fille en collant noir qui souffle dans son col vert… Justement, on sonne à la porte et la voilà : « Vous parliez de moi ? » et de poursuivre qu’elle vient d’arriver à l’aéroport où l’on n’est pas venu la chercher comme prévu. Elle, c’est Georgia Scalliet, une ancienne de l’Énsatt aujourd’hui à la Comédie-Française, qui va endosser durant toute la pièce l’ensemble des identités de Marie Steuber (c’est son nom). La surprise n’a pas le temps de susciter des questions que sonne à son tour un type joué par Charlie Nelson, qui apporte les valises de Marie Steuber qu’il n’a pas trouvée à la gare, etc. Ces situations burlesques s’enchaînent avec des personnages de plus en plus loufoques et mystérieux que découvre Marie Steuber à son tour de garde à la fenêtre : un homme porteur d’une belle femme nue endormie qu’il a sauvée d’un grand péril tout droit sortie d’un tableau de Magritte ; un autre (Wladimir Yordanoff, impayable de légèreté coquine) qui vient chercher sa montre oubliée hier dans la salle de bains où d’ailleurs il ne la trouve pas… mais rencontre une femme impatiente et flirteuse, Dominique Valadié, à la fois fragile et écervelée, drolatique, etc. Tous se sont apparemment donné rendez-vous sans le savoir dans ce lieu, la chambre, où point n’est besoin de présentation pour tomber directement dans l’intimité.

Valadié, Yordanoff, Privat, Weber et une petite jeune déjà grande, Georgia Scalliet

Ne nous y trompons pas, même si cela a l’air décousu, la mécanique s’enchaîne à un rythme soutenu et surtout les personnages parviennent, par l’art du directeur d’acteurs qu’est Françon, à nous paraître vivants et proches.

La seconde partie de la pièce est, elle, formée d’une succession de tableaux séparés qui ont en commun de sortir tout droit de l’imaginaire de Marie Steuber : a‑t‑elle vraiment vécu ces relations avec l’un ou l’autre, les rêve‑t‑elle, les vit‑elle à l’instant, s’en souvient‑elle ? Peu importe au fond. Ce qui rend de nouveau ces saynettes si intéressantes et si rigolotes, ce n’est pas qu’elles composent les contours d’une psychologie ou qu’elles font avancer une quelconque intrigue, mais qu’elles sont un condensé de situation, un précipité de vie : comme si on prenait l’acmé d’une action en en ayant supprimé l’introduction et la conclusion, la cause et la conséquence pour ne garder que la pureté du mouvement, son irrémédiable accélération. C’est là le mérite de l’auteur Strauss, du traducteur Michel Vinaver et du metteur en scène Françon, mais aussi des acteurs, tous de prodigieux comédiens qui ont ici l’occasion de présenter des numéros où éclate leur talent. Qu’ils s’appellent Gilles Privat, Charlie Nelson, Georgia Scalliet, Dominique Valadié, Jacques Weber ou Wladimir Yordanoff, on les retrouve tels qu’on les aime, inventifs, pétillants, inattendus.

Par l’ampleur et la modernité de son écriture, Botho Strauss nous surprend, nous amuse, nous stimule, parle à notre intelligence tout autant qu’à quelque chose en nous qui, l’espace d’un instant, reconnaît ici puis là la quintessence d’une situation, d’une émotion. Une leçon de théâtre pleine et riche qui passe à la vitesse grand V, mais c’est là une de ses plus remarquables forces. 

Trina Mounier


le Temps et la Chambre, de Botho Strauss

L’Arche est éditeur et agent théâtral du texte représenté

Traduction : Michel Vinaver

Mise en scène : Alain Françon

Avec : Antoine Mathieu, Charlie Nelson, Gilles Privat, Aurélie Reinhorn, Georgia Scalliet de la Comédie-Française, Renaud Triffault, Dominique Valadié, Jacques Weber, Wladimir Yordanoff

Assistant à la mise en scène : Nicolas Doutey

Dramaturgie : David Tuaillon

Décor : Jacques Gabel

Lumières : Joël Hourbeigt

Costumes : Marie La Rocca

Musique : Marie‑Jeanne Séréro

Son : Léonard Françon

Photos : © Michel Corbou

Coproduction : Théâtre des Nuages-de‑Neige, Théâtre national de Strasbourg, la Colline théâtre national

Production déléguée : Théâtre des Nuages-de‑Neige

Le Théâtre des Nuages-de‑Neige est soutenu par la Direction générale de la création artistique du ministère de la Culture et de la Communication

Avec le soutien de l’École de la Comédie de Saint-Étienne / DIESE / Auvergne ‑ Rhône‑Alpes

Création au Théâtre national de Strasbourg, novembre 2016

Théâtre national populaire • 8, place Lazare‑Goujon • 69100 Villeurbanne

www.tnp-villeurbanne.com

04 78 03 30 40

Du 22 novembre au 26 novembre 2016 à 20 heures

Durée : 1 h 30

De 9 € à 25 €

Reprise

Théâtre du Nord • grande salle • 4, place du Général‑de‑Gaulle • Lille

Spectacle présenté du 1er au 12 mars 2017

Mardi, mercredi et vendredi à 20 heures, jeudi et samedi à 19 heures, dimanche à 16 heures, relâche le lundi

http://www.theatredunord.fr/