« les Caprices de Marianne », d’Alfred de Musset, les Quinconces, Le Mans

« les Caprices de Marianne » © Brigitte Enguérand

Apocalypse « Caprices »

Céline Doukhan
Les Trois Coups

C’est sur les tas de fumier que poussent les plus belles roses : ainsi Frédéric Bélier-Garcia nous emmène-t-il dans un décor de déchetterie pour nous faire entendre « les Caprices de Marianne ».

« C’est destroy » ! Tel est le jugement porté par ma voisine octogénaire (?) lorsque le rideau levé découvre un immense décor postapocalyptique fait de terre, de cailloux et d’éléments épars, notamment une sorte de trumeau de cheminée géant qui émerge, tout de guingois, du monticule. Un décor qui, donc, retient d’emblée toute l’attention – et qui, c’est le hic, n’en finit pas de la retenir, parfois au détriment du texte et du jeu des comédiens. Ceux-ci sont d’ailleurs très occupés à gérer leur posture dans cet espace instable (métaphore de la posture de leur personnage dans l’existence ?) : en équilibre sur le rebord du trumeau, ou, plus souvent, glissant et se rattrapant tant bien que mal sur une motte de terre.

Parenthèse : on a oublié de fournir un accessoire à Claudio, montrant ses mains vides en réponse à la question d’Octave qui lui demande pourquoi il se promène ainsi, « son épée sous le bras ». Certes, on n’est pas obligé de tout représenter, mais ce détail était un poil étrange.

Les éclairages sont très travaillés. Outre les projecteurs d’usage, c’est une vraie foire aux luminaires : côté cour, un imposant chandelier dont Marianne allume les bougies au début de la pièce ; descendant puis remontant des cintres, de multiples ampoules suspendues chacune à un câble ; mais aussi les néons moches et autres dispositifs planqués çà et là autour de la cage de scène, que le public ne voit habituellement jamais.

Résultat, l’écrin prévu pour le texte de Musset est un peu encombrant, surtout que la pièce est d’une extrême linéarité, sans intrigue ni personnages secondaires. Coelio se meurt d’amour pour Marianne, épouse du vieux juge Claudio. Comme elle ne répond pas à ses avances, il charge son ami Octave, un viveur plus débrouillard que lui, d’intercéder en sa faveur. Cédera-t-elle à Coelio ? À Octave ? Aucun des deux ? Ce n’est que cela, et pourtant quelle tension dans la pièce de Musset, écrite en 1833 mais seulement jouée en 1851, dans une version légèrement remaniée, faute de pouvoir correctement changer les multiples décors.

Avec son maquillage de carnaval verdâtre, son attitude cynique et désabusée, l’Octave voulu par Frédéric Bélier-Garcia et composé par David Migeot a quelque chose du Joker dans Batman, sans la méchanceté. Le méchant, ici, est sans conteste Claudio, remarquablement interprété par Jan Hammenecker : au départ très bon dans la veine comique, dans ses duos avec son valet (excellent Denis Fouquereau), puis se transformant peu à peu en mari violent et possessif.

Ce personnage se voit confier une étrange mission : celle d’interpeller le public avant le début de la pièce proprement dite avec de singulières questions tirées du « questionnaire de Max Frisch », comme « Quelle personne morte aimeriez-vous revoir ? Et quelle autre, non ? » ou encore « À supposer que vous n’ayez tué personne, comment expliquez-vous que vous n’en soyez jamais arrivé là ? ». À l’instar du texte de Musset, ce préambule mêle en une sensation troublante la comédie et la gravité. S’ensuit un deuxième préambule, composé d’extraits de la Confession d’un enfant du siècle, finissant ainsi : « Et nous serons morts quand il fera jour ». En tout cas, il n’est pas certain que ces ajouts (qui ne sont pas les seuls) apportent grand-chose à la pièce : le texte de Musset ne se suffit-il pas à lui-même ?

Ange de la mort

En tout cas, l’expression « jeunesse désenchantée » sied parfaitement à cette joyeuse ambiance. Ici, l’amoureux transi, Coelio, ne peut pas être aimable : il apparaît comme un extrémiste de l’amour, presque un terroriste, lui qui se dit prêt à mourir si Marianne ne lui cède pas. Sébastien Eveno en fait une sorte d’ange de la mort, longs cheveux blonds tombant sur sa stricte vêture noire, explosant en accès de colère. C’est peut-être lui le personnage le plus terrifiant de la pièce, un jusqu’au-boutiste dont on comprend qu’il puisse inspirer une terreur sourde à l’objet de son adoration exclusive. À côté, Octave est plutôt l’ange déjà déchu, revenu de tout, et finalement plus constant et plus apte à rassurer la belle effarouchée.

Sarah-Jane Sauvegrain compose une Marianne d’emblée fragile (la preuve : elle se tord tout le temps les mains) : trop tôt fragile, peut-être ? Sa façon d’être, dans sa première scène, n’a que peu de rapport avec la description qu’en fait l’entremetteuse Ciuta (Yvette Poirier) : « plus orgueilleuse que jamais ». Elle campe une femme-enfant, qui ne sait pas choisir. Qui prend un amant par défi et colère envers son mari, vu également comme une figure paternelle. Devenant, malgré elle, un symbole de la difficulté des femmes à exister dans une société patriarcale. 

Céline Doukhan


les Caprices de Marianne, d’Alfred de Musset

Nouveau Théâtre d’Angers • 17, rue de la Tannerie • B.P. 10103 • 49101 Angers

www.nta-angers.fr

contact@nta-angers.fr

Mise en scène : Frédéric Bélier-Garcia

Avec : Marie-Armelle Deguy / Laurence Roy, Sébastien Eveno, Jan Hammenecker, David Migeot, Yvette Poirier, Sarah‑Jane Sauvegrain

Lumières : Roberto Venturi

Décor : Jacques Gabel, assisté de Morgane Baux

Costumes : Catherine Leterrier, assistée d’Élise Cribier-Delande

Création musicale : Vincent Erdeven

Collaboration artistique : Caroline Gonce

Création sonore : Jean-Christophe Bellier

Collaboration au jeu : Justine Moulinier

Artistes de complément : Jean-Pierre Prudhomme, Lucie Collardeau

Photos du spectacle : Brigitte Enguérand

Théâtre des Quinconces • place des Jacobins • 72000 Le Mans

www.quinconces-espal.com

Réservations : 02 43 50 21 50

Le 1er avril 2015 à 19 heures, le 2 avril à 20 h 45

Durée : 1 h 50

22 € | 11 € | 8 €