« Les Débuts n’ont pas d’importance, ils sont toujours parfaits », Collectif Denisyak, critique, Théâtre de Belleville

Vraiment fun(ky) ?

Léna Martinelli
Les Trois Coups

Le Collectif Denisyak porte un regard lucide et sans concession sur les violences conjugales. Portée avec intensité par Olivia Corsini et Erwan Daouphars, la pièce de Solenn Denis exprime la violence souterraine à l’œuvre, aussi bien dans des couples, que dans la société. Subtile, la mise en scène apporte la distance nécessaire à ce cœur à corps saisissant.

Drôle d’ambiance pour une rencontre ! Avec ses rythmes entraînants et ses mélodies envoûtantes, la funk incarne l’amour de la musique et la célébration collective, la joie. Or, les vibrations ne sont pas top ! À voir la mine dubitative de cette femme, on comprend vite qu’il y a de la poussière sous le tapis et que sa solitude ne va pas disparaître d’un coup de baguette magique. Comment s’aimer ?

La moquette épaisse et flashy du décor est à l’image de ce qui attend Bébé : un piège. Doudou, séducteur chevronné, se dit : « traversé par la funk, le corps carré, le cœur libre ». Il considère carrément celle-ci comme « un acte politique, spirituel, intime ». Bla-bla-bla. Elle, c’est la victime idéale : après le désert, la promesse de sensualité et de fun la rend vivante. Enfin, on la regarde : « être vue et choisie, sortir de la masse ». Et ça, ce n’est pas rien, quand on a déjà subi des revers sentimentaux. Elle craque. Pourtant, il la « soul », avec sa logorrhée…

Quand le disco prend le dessus

Doudou et Bébé se sont donc trouvés. Ou plutôt ce prédateur a capturé une nouvelle proie. Car, une fois rentrée dans la danse, voilà presque cette femme au sol. Après le grand jeu, la dégringolade. La scénographie rend bien compte du processus : mise sur un piédestal, celle-ci est bientôt dénigrée, dominée, asservie au désir de possession de l’autre. « Vivre à deux c’est ne faire qu’un, mais lequel ? », aurait écrit Oscar Wilde.

La funk est d’esprit festif, mais elle impose également une irrésistible machine à danser. Parfaite analogie de la fusion recherchée par ce couple à la quarantaine bien tassée, la musique donne le tempo. Alors le spectacle puise dans l’imagerie de la discothèque, avec vinyles diffusés en direct, boule à facettes. Quand les interprètes ne dégainent pas leurs micros, leurs chorégraphies traduisent pulsions et états d’âme. Impressionnants, Olivia Corsini et Erwan Daouphars déploient une impressionnante palette de jeu, tout en nuances, jusqu’à l’affrontement.

La direction d’acteurs est d’une grande précision. Mouvements, diction, silences, regards… Chaque détail prend sens. Régi par un mode opératoire, une mécanique bien huilée, l’homme paraît ainsi comme une bête féroce, mais aussi un individu vulnérable. Au-delà de sa fragilité, Olivia Corsini montre une femme forte. Tout en contrastes, en ruptures de ton, en tensions, la mise en scène est au cordeau. Elle regorge de trouvailles pour mettre à distance, entre drame et comédie. Le Denisyak aime « que les rires s’étranglent ». Excellent, le titre reflète bien l’humour de la pièce. Lumières et création sonore bousculent les repères : le son se brouille dans sa texture même et sa spatialisation. Les lumières se délitent, déstructurent l’espace.

Faire entendre des voix silenciées

À la maîtrise du rythme, s’ajoutent la musicalité du texte et l’art des ellipses, qui rendent bien compte de l’emprise, de la violence souterraine, de l’escalade. Les échappées intérieures témoignent des malaises, sans alourdir le propos. Comme des rengaines, reproches et injonctions reviennent en boucle, tandis que le jeu physique dénonce une violence systémique en démontant les rouages d’une relation façonnée par les stéréotypes de genre : « Les violences conjugales et féminicides sont une construction au sein d’une société patriarcale qui permet ces actes. Nous voulons cette création comme une ressource et une arme (…) pour les identifier, les nommer, et trouver comment les combattre, pour permettre une catharsis collective et l’élaboration, ensemble, d’une nouvelle façon de s’aimer ».

Lauréate du FATP / Artcena, la pièce est dédiée à Claire A., dont le témoignage de huit années de violence apporte véracité et émotions. Décapante, mais sensible, l’écriture s’est peaufinée sur scène, puisque c’est ainsi que travaille la compagnie, par frottements : « Conçu en 2010 de la rencontre du comédien et metteur en scène Erwan Daouphars avec l’actrice et comédienne Solenn Denis, Le Denisyak est cette hydre à deux têtes qui s’acoquine, de création en création, avec différents artistes qui se mettent en action autour de l’écriture de Solenn et de ses pièces de théâtre à peine nées ». Écriture de plateau, c’est une parole incarnée et juste qui touche en plein cœur. Un spectacle vibrant et essentiel qui doit être vu.

Léna Martinelli


Édité chez L’œil du Prince, diffusé par la Librairie Théâtrale
Page Facebook du Collectif Denisyak
Mise en scène : Collectif Denisyak
Avec : Olivia Corsini et Erwan Daouphars
Durée : 1 h 15
Dès 15 ans

Théâtre de Belleville • 16, passage Piver • 75011 Paris • Tel. : 01 48 06 72 34
Du 12 au 14 juin 2026

Tournée :
• Du 4 au 23 juillet (sauf les 10 et 17), 11 • Avignon, dans le cadre du Festival Off Avignon 2026

Photo de une © Grégori Martin / Graphisme : Marina Arderius

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