« les Fleurs gelées », de Léonard Matton et Roch‑Antoine Albaladejo, d’après Ibsen et Strindberg, Théâtre 13 à Paris

« les Fleurs gelées » © Ludovic Sigaud

« Je suis comme une fleur mordue par la gelée »

Par Dominique Gautrat
Les Trois Coups

Écrites respectivement en 1856 et 1880, « la Fête à Solhaug » d’Ibsen et « la Femme de sire Bengt » de Strinberg sont des œuvres de jeunesse qui racontent la triste histoire, au Moyen Âge, de jeunes gens qui, pour échapper à la pauvreté renoncent à l’amour. Sur le petit plateau du Théâtre 13, Léonard Matton propose une mise en scène baroque de ces deux drames intimistes. Quoique intéressés jusqu’à la fin de la représentation, nous restons perplexes.

Éviter à tout prix la pauvreté coûte cher. Mariée depuis trois ans à un homme riche qu’elle méprise, Margit avoue à celui qu’elle aime que sa « vie est sombre comme une nuit sans étoile ». Après deux ans de mariage, sa jeune sœur Sygne ne supporte pas que son époux Bengt ne soit plus disponible comme aux premiers jours de leur amour, du temps où il était « [son] chevalier, [son] poète-amant ». Pour rembourser l’argent qu’il doit au bailli du roi, cet homme encore jeune, peut-être trop jeune, se tue à la tâche et ne pense plus qu’à la rentabilité de ses terres. Presque « toujours dans les champs », lorsqu’il est enfin auprès de sa « petite fée », il ne parle que de récoltes. Alors, excédée, Sygne lui demande : « Qu’est‑ce qu’il s’est passé pour que tu aies changé à ce point ? ». Il lui répond : « Nous sommes mariés ! ».

Cette réponse tombe comme un couperet. Tout s’écroule. Le mariage entraîne la jeune femme romanesque dans un destin qu’elle ne maîtrise pas. « Je suis comme une fleur mordue par la gelée. » Les contradictions dans lesquelles se débattent les époux qui ont fait un mariage d’amour sont sans appel. Poussés à bout, ils perdent peu à peu leur vernis. Ils se révèlent égoïstes, intolérants, brutaux. Ils sont surtout désespérément seuls.

Le spectateur est déconcentré

Léonard Matton introduit une certaine fantaisie dans sa mise en scène, ce qui allège cette atmosphère pesante et grinçante. Le décor de la première partie représente un Moyen Âge de pacotille qui fait sourire. Le chœur, dans des tonalités plutôt enjouées, met le spectateur en appétit, donne une idée de ce qui n’est pas représenté, fait prendre conscience du temps qui passe entre les deux épisodes de cette histoire. Les costumes intriguent, véritable provocation ludique. Beaucoup d’invention, beaucoup de créativité, beaucoup d’humour. Cette excentricité fait cependant diversion. Le spectateur est déconcentré. Les deux sœurs revêtues d’amples robes et de coiffes imposantes aux formes géométriques et aux couleurs criardes, et le jeune premier en tenue de page de la Renaissance, sorte de barboteuse aux couleurs acidulées, recouverte d’une veste étriquée dans les mêmes tons, deviennent des polichinelles, des bonbons ambulants.

Dans le cadre lumineux nappé de blanc de la deuxième partie, ces personnages jurent. Ils seraient plus crédibles s’ils étaient vêtus de façon plus neutre, plus élégante, s’ils ne disparaissaient pas sous leur costume. Cet intérieur bourgeois qui fait penser à ceux du xixe siècle, peints par Turner ou l’impressionniste danois Hammershoï, propice au théâtre intimiste non seulement d’Ibsen et de Strindberg, mais aussi du Tchekhov de la Cerisaie, requiert une certaine sobriété.

Certaines idées sont cependant heureuses, comme le collier à grosses perles de la dimension de boules de bois ou de plastique qui tient lieu de parure à Margit. Cet accessoire montre bien l’inanité de ses efforts pour paraître belle, puisque quoi qu’elle fasse, elle ne séduira plus celui qu’elle aime. La toute jeune vierge, Sygne, pieds nus, épaules dénudées, habillée d’une robe bouffante, s’offre, dans cet apparat, à la vie, au soleil, à la nature. Comme elle le dit elle-même avant de connaître l’amour fou, elle se sent « riche du chaud soleil et de l’été et du chant du ruisseau… des oiseaux joyeux sur leur branche ». Le satin luisant matelassé aux rayures de couleurs vives dont sont affublés le mari de Margit et le bailli Knut les apparente aux bonshommes Michelin, ce qui, avec leur casque de Viking sur la tête, rend d’autant plus grotesque l’importance qu’ils se donnent.

Marjorie de Laquier exprime sa plainte d’une voix majestueuse

Malgré leur apparence caricaturale et hétéroclite, les acteurs ont réussi à sauvegarder la complexité et la profondeur de tous ces personnages. Le jeu flegmatique de Mathias Marty sied bien au mari débonnaire, lucide, plutôt rustre, qui sait pertinemment qu’il n’est pas aimé. Marjorie de Laquier, drapée dans sa dignité de femme mal mariée, exprime sa plainte d’une voix majestueuse. Elle prend son temps pour dire sans ambages ce qu’elle pense, pour déplorer son malheur de ne plus être aimée. À la fois Médée et Thérèse Desqueyroux dans la première partie, elle domine les hommes qui la côtoient. Essentiellement duègne dans la deuxième partie, elle rôde comme une ombre, en retrait, derrière sa petite sœur, et commente, à la manière d’un chœur antique, le désastre dont elle est témoin.

Alexis Michalik compose un jeune premier immature et impulsif, dépourvu de finesse. Mal dégrossi, il se débat avec ardeur, naïveté, et fougue rugueuse pour cacher à sa femme ses soucis matériels et lui prouver son amour. Julie Cavanna est toute vibrante de vitalité dans ses élans amoureux et ses caprices de petite fille. Nicolas Saint-Georges, accompagné de son facétieux bouffon (Léonard Matton), est diabolique quand il profère d’un ton traînant souvent entrecoupé de rires sarcastiques des propos désabusés pour prouver que, à lui, on ne la lui fait pas. 

Dominique Gautrat


les Fleurs gelées, création de Léonard Matton et de Roch‑Antoine Albaladejo, d’après la Fête à Solhaug d’Ibsen et la Femme de sire Bengt de Strindberg

A.2.R. Cie

Coproduction F.L.B. S.A.R.L.

Coréalisation Théâtre 13

Mise en scène : Léonard Matton

Adaptation, chansons et textes additionnels : Léonard Matton

Dramaturgie : Roch‑Antoine Albaladejo

Avec : Julie Cavanna (Sygne), Marjorie de Larquier (Mme Margit), Mathias Marty (Gudmund Gautesön), Léonard Matton (Érik de Hoegge), Alexis Michalik ou Benjamin Penemaria (Bengt Alfsön) et Nicolas Saint‑Georges (Knut Goesling)

Scénogaphie : Aurélia Michelin, d’après les dessins originaux de Luc‑François Granier

Création costumes : Agatha Ruiz de la Prada

Lumières : Mohamed Mokaddemini

Chorégraphie : Julien Dusart et Philippe Lamassoure

Photos : © Ludovic Sigaud

Théâtre 13 • 103 A, boulevard Blanqui • 75013 Paris

www.theatre13.com

Réservations : 01 45 88 62 22

Du 4 janvier au 13 février 2011, les mardi, mercredi, vendredi à 20 h 30, les jeudi et samedi à 19 h 30, le dimanche à 15 heures, relâche le lundi

Durée : 1 h 20 sans entracte

24 €, tarif réduit 16 €, le 13 de chaque mois, tarif unique à 13 €, comités d’entreprises, Ticket théâtre 12 €, groupes scolaires 11 €, abonnés 10 €, allocataires du R.S.A. 6 €