« les Marchands », de Joël Pommerat, Odéon‐Théâtre de l’Europe à Paris

Joël Pommerat © Cici Olsson Joël Pommerat © Cici Olsson

« Nous vendons notre temps de vie »

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Au Théâtre de l’Odéon, l’écrivain scénique Joël Pommerat « réveille » actuellement deux pièces marquantes de son répertoire, qui sont jouées en alternance : « Au monde » et « les Marchands ». Cette dernière, créée en 2006, évoque la pluralité des représentations et idéologies autour du travail humain, par le biais d’un dispositif dramaturgique qui annonce déjà l’envoûtante « Ma chambre froide » [et ici] (2011).

Dans Au monde, la seconde sœur prophétise un avenir sans travail où l’Homme aura du temps. À l’inverse, la narratrice des Marchands évoque un travail nécessaire, précieux, car il occupe notre « temps de vie ». Le spectateur qui voit en alternance ces deux spectacles entend non seulement des discours opposés sur le travail, mais en voit même diverses représentations concrètes au sein d’une même pièce. Dans les Marchands en particulier, la voix off qui raconte l’histoire se trouve parfois en discordance avec les actions qui se déroulent sur scène et sont censées illustrer son récit.

Cette narratrice travaille au sein de l’entreprise Norscilor (laquelle a 20 000 employés et serait suspectée de fabriquer des armes). Ses gestes d’automates, qui rappellent ceux des ouvriers des Temps modernes de Chaplin, lui provoquent d’épouvantables maux de dos. Elle narre la vie de son amie sans emploi, endettée, propriétaire d’un appartement vide au sommet d’une tour située en face de chez elle. La vie apparemment banale de cette amie se trouve ponctuée d’évènements inouïs qui, parce qu’ils paraissent invraisemblables, font « vrai » : la femme échoue à tous les tests d’embauche chez Norscilor, elle retrouve un jour un « soi-disant fils » (trop jeune) qui sort juste de prison ; elle est entourée de gens qui se ressemblent (la voisine prostituée ressemble à sa sœur, son oncle ressemble à son père décédé alors qu’ils ne sont pas du même sang, une jeune femme timide qui veut l’aider financièrement et se révèle être une tueuse en série ressemble à sa mère morte).

Elle sacrifie son petit garçon de neuf ans

Enfin, cette amie communique avec les morts qui, d’après elle, ont une existence plus réelle que celle des vivants. Elle va même jusqu’à suivre leurs conseils en sacrifiant son petit garçon de neuf ans pour sauver Norscilor, menacée de fermeture… Son parcours, décliné en une succession de brèves saynètes en noir et blanc, préfigure celui de l’étrange et sublime Estelle dans Ma chambre froide (racontée par la voix off d’une narratrice et ancienne collègue).

L’amie, qui s’ennuie et s’asphyxie de télévision, qui perçoit la réalité de façon erronée et irresponsable d’après la narratrice, est pourtant celle qui « réveille » les autres, les travailleurs. C’est son infanticide insensé qui met fin à la crise économique (et dramatique) : l’usine est réouverte grâce aux médias qui rapportent ce fait-divers. C’est parce que cette amie a le temps d’être sensible et présente au monde, de faire fonctionner son imaginaire, de voir l’invisible, qu’elle fait douter de la réalité de la narratrice (et du public). La pièce s’ouvre d’ailleurs sur des interrogations qui révèlent le point de vue flottant de cette voix qui prend en charge la narration (où suis-je à l’instant où je vous parle ? Ai-je bien vécu cela ?) et se clôt sur une question obsédante (qu’est-ce qui nous lie les uns aux autres : le travail ?).

L’Homme est un commerçant

L’originalité du spectacle réside bien dans l’écart entre le récit assuré par la voix off (omniprésent) et les actions visibles, concrètes, jouées sur scène par les personnages d’un film presque muet : leur jeu, parfois très poétique, transcende la narration. Du coup, non seulement l’émotion du spectateur est intense, mais la réflexion philosophique sur le(s) sens du travail émerge : puisque l’Homme vend sa pensée, son corps, son temps, en échange d’un salaire, puisqu’il est sans cesse dans l’échange, le troc, le lien, est-il un « marchand » ? Vers quoi marche-t-il ?

Il faudrait entrer dans le détail des scènes représentées : elles convoquent une dizaine de personnages incarnés par une troupe toujours inspirée ; elles témoignent d’un langage scénique reconnaissable (décor stylisé, lumières blanches éclatantes et oniriques ou fondus au noir mettant en exergue des apparitions-disparitions, bruits de machines ou musiques touchantes et populaires de Cocciante ou Mariano…). On peut se référer à la mise en scène de 2009 [critique de Lison Crapanzano] et gager que l’imaginaire des acteurs et les significations de la pièce n’ont cessé, depuis, de mûrir. Or, le vieillissement, au théâtre, est une qualité, assure Pommerat : il est « synonyme de beauté, de renouvellement, donc de force »… 

Lorène de Bonnay


les Marchands, de Joël Pommerat

Texte publié aux éditions Actes Sud

Cie Louis-Brouillard • 37 bis, boulevard de la Chapelle • 75010 Paris

01 46 07 33 89

Mise en scène : Joël Pommerat

Avec : Saadia Bentaïeb, Agnès Berthon, Lionel Codino, Angelo Dello Spedale, Murielle Martinelli, Ruth Olaizola, Marie Piemontese, David Sighicelli

Assistants à la mise en scène : Pierre‑Yves Le Borgne, Lucia Trotta‑Allwright

Scénographie et lumière : Éric Soyer

Costumes : Isabelle Deffin

Son : François Leymarie, Grégoire Leymarie

Photo : © Cici Olsson

Odéon-Théâtre de l’Europe • place de l’Odéon • 75006 Paris

Réservations : 01 44 85 40 40

Site du théâtre : http://www.theatre-odeon.eu/fr

Du 18 septembre au 19 octobre 2013, du mardi au dimanche à 20 heures (attention : pièce en alternance avec Au monde)

Durée : 1 h 50

36 € | 6 €

Tournée :

  • Du 13 au 16 février 2014 : Théâtre national de Marseille, La Criée
  • Les 11 et 12 mars 2014 : espace des Arts, scène nationale, Chalon‑sur‑Saône