En-quête
Léna Martinelli
Les Trois Coups
Quels pouvoirs de l’enfance opposer à l’autorité de la parole des adultes ? Comment résister à la norme ? Deux adolescentes puisent dans leur relation indestructible la possibilité de faire face et mènent l’enquête. Audaces formelles, esthétique à nulle autre pareille, portée philosophique… Décidément, Joël Pommerat s’affirme comme un artiste majeur, à la créativité intarissable.
C’est un habitué des lieux qui inaugure la grande salle des Amandiers, enfin rénovée après quatre ans de travaux (une belle réussite). En partenariat avec le Festival d’Automne, Joël Pommerat entame cette nouvelle ère avec sa dernière création, très attendue, elle aussi. Le succès de celui qui s’impose comme l’un des grands représentants du théâtre contemporain français n’est pas près de se tarir. Il faut dire que le dramaturge n’a jamais cessé de se renouveler. Qu’il aborde la violence des rapports sociaux, l’amour ou la solitude, qu’il revisite les contes ou l’Histoire de France, il nous surprend toujours.
Depuis Contes et légendes, les ados l’occupent bien. Après l’IA, l’univers des jeux vidéo lui permet de creuser ce lien ténu entre illusion et réalité, à travers les maux de notre époque. Harcèlement scolaire, maltraitance, déshumanisation, fake news, violences normatives… Ici, Jade et Marjorie sont plongées en plein cauchemar. Présentés comme des monstres, les parents sont invisibles, mais ils oppriment bel et bien. Dans ces conditions, comment s’émanciper ?
Jeux de miroirs
Comme le secret semble bien gardé dans la demeure d’un vieillard inquiétant, il leur faut mener l’enquête. Deux histoires vont alors s’imbriquer. Les protagonistes le répètent : « C’est une histoire vraie jamais vérifiée, une révélation jamais certifiée ». On retrouve les composantes de tout conte : épreuves, sortilèges, quête d’initiation et rites de passage.

Comment défier les normes, à hauteur d’enfants ? Les dialogues font mouche, les personnages bravent les interdits. Antithèse des Petites Filles modèles de la Comtesse de Ségur, les Petites Filles modernes déjouent les règles morales. Dans cette société, s’aimer est un crime, passible d’enfermement. Le pacte d’amitié se heurtant à la réalité, la fiction devient l’arme pour résister, par-delà la mort. Nous y trouvons d’autres références, notamment Barbe bleue ou Alice au Pays des merveilles. Mais nous ne dévoilerons pas ce qui se trame derrière les portes ou devant les rideaux…
La fiction comme échappatoire
La pièce est sophistiquée dans sa construction, avec ce grand écart omniprésent entre prosaïque et fantastique, hyperréalisme et onirisme. Tantôt refuge, tantôt prison, la chambre est le point de départ d’une immersion dans un monde parallèle. Histoires en forme de poupées gigogne, vidéo démultipliant la perspective, matières sonores et visuelles déstabilisantes… Joël Pommerat aime brouiller les repères, jouer avec les temporalités, créer des décalages. On passe d’un monde à l’autre en quelques minutes, entre vivacité des dialogues et lenteur de certaines séquences. Ses fameux noirs rythment toujours autant le spectacle.



Marie Malaquias et Coraline Kerléo campent deux gamines très nature : la première, brute au cœur tendre, et la seconde, d’abord effacée, puis exaltée. La première est bien barrée et la seconde ancrée dans le réel. Très jeunes, les interprètes empruntent le phrasé actuel, avec son débit et ses intonations, qui colle parfaitement à la langue crue, mais non sans poésie, de l’auteur. Toutes deux vivent une histoire d’amitié fusionnelle et pourtant, elles ne se touchent quasi pas. D’ailleurs, elles sont très statiques, tels des avatars. D’abord fantômes du présent, dans des situations banales, elles incarnent ensuite le fantastique !
Boîte de Pandore
Effets d’optique et lumières soignées sculptent des silhouettes qui évoluent dans des espaces dématérialisés : motifs géométriques, brumes, noirs profonds… Cette confusion entre rêve et réalité – comme entre les genres – décrit bien l’intensité des émotions propres à cette période de révolte juvénile, son absolutisme, ses ambiguïtés.

Plus que troublée, on sort de là chamboulée. La violence n’est pas édulcorée. Le propos est ambitieux : vaincre la séparation, est-ce contrarier le temps, et donc la mort ? Question vertigineuse… Peut-on être sauvé·e parce qu’on n’a pas soulevé le couvercle d’un puits sans fond, pas ouvert certaines portes ?
Pour peu qu’on se laisse embarquer (les différents niveaux de lecture rendent le spectacle accessible, dès 13 ans), l’intrigue, l’esthétique, l’atmosphère emplie de mystères, rendent l’expérience unique. Fabuleuse. Après avoir tant déjoué le merveilleux, Joël Pommerat plonge sans réserve dans le surnaturel, à ses yeux rempart face à la brutalité du concret. Une ode à la puissance de l’imaginaire qui rappelle aussi la nécessité d’exprimer nos désirs les plus enfouis et notre besoin vital de nous lier les uns aux autres, envers et contre tout.
Léna Martinelli
Les Petites Filles modernes, Joël Pommerat
Cie Louis Brouillard
Texte et mise en scène : Joël Pommerat
Avec : Éric Feldman, Coraline Kerléo, Marie Malaquias
Durée : 1 h 30
Dès 13 ans
Théâtre Nanterre-Amandiers • Grande salle • 7, Avenue Pablo Picasso • 92000 Nanterre
Jusqu’au 24 janvier 2026, du lundi au vendredi 19 h 30, samedi à 18 h 30, dimanche à 15 h 30
Réservations : en ligne • Tel. : 06 07 14 81 40 ou 06 07 14 47 83
Liste d’attente en ligne et sur place, 1 heure avant chaque représentation
Tournée :
• Du 18 décembre 2025 au 24 janvier 2026, Nanterre Amandiers CDN
• Du 11 au 15 février, L’Azimut Théâtre La Piscine, à Chatenay-Malabry
• Les 19 et 20 février, L’Agora scène nationale de l’Essonne, à Évry
• Les 4 et 5, mars, Espaces pluriels scène conventionnée Art et Création Danse, à Pau
• Les 24 et 25 mars, Maison de la Culture de Bourges scène nationale
• Les 8 et 9 avril, Le Canal Théâtre, Pays de Redon
• Du 14 au 18 avril, Comédie de Genève, avec le Théâtre Am Stram Gram (Suisse)
• Les 23 et 24 avril, PBA Palais des Beaux-Arts de Charleroi (Belgique)
• Les 29 et 30 avril, MCA scène nationale, à Amiens
• Les 5 et 6 mai, Les Salins scène nationale, à Martigues
• Du 20 au 22 mai, Le Bateau-Feu scène nationale de Dunkerque
• Du 3 au 18 juin, TNS, à Strasbourg
À découvrir sur Les Trois Coups :
☛ Les Petites Filles modernes, Joël Pommerat, par Trina Mounier
Photos : © Agathe Pommerat


