« l’Opéra du dragon », de Heiner Müller, les Célestins à Lyon

« L’Opéra du dragon », un conte de la manipulation

Par Marion Figarella
Les Trois Coups

Le jeune metteur en scène Johanny Bert propose une version avec marionnettes du livret de Heiner Müller, « l’Opéra du dragon », et nous offre une vision engagée et inventive de ce formidable conte.

Le spectateur est prévenu dès les premiers mots du spectacle : l’Opéra du dragon est un conte. Il est question d’une cité malade du choléra qui demande l’aide d’un dragon pour faire bouillir l’eau du lac et sauver les habitants. Depuis ces temps anciens, le village demeure sous le joug de l’horrible bête, qui réclame son tribut : épouser puis tuer des vierges. Dorénavant, c’est au tour de la belle Elsa de préparer son voile de noce et sa tenue mortuaire, pour le bien de sa patrie. Mais Lancelot arrive et affronte le monstre pour délivrer la jeune femme.

Voilà pour la trame du conte, apparemment naïve. Mais le texte mis en scène ici est un livret d’opéra écrit par le dramaturge allemand Heiner Müller en 1968 : M. le Dragon se transforme alors en monarque tout-puissant, régnant sur les politiques, arbitrant la justice et manipulant les médias. Le héros, mélange de Lancelot et d’Héraclès, a la lourde tâche de « libérer une ville qui ne veut pas se libérer ».

À l’image des autres œuvres de Heiner Müller, nous reconnaissons dans ce texte, outre la réécriture autour de figures mythologiques, une interprétation et une vision politique du monde qui l’entoure. Le metteur en scène Johanny Bert s’empare de cette dimension politique. Et, à cet égard, il est étonnant de s’apercevoir comme celle-ci résonne encore, plus de quarante ans après son écriture, avec les enjeux de notre société : le spectacle nous donne à voir notamment une scène durant laquelle la vidéosurveillance de tous les villageois permet à M. le Dragon de repérer un résistant.

Des marionnettes qui font sens

Le jeune metteur en scène propose un traitement signifiant pour ce texte qui n’en méritait pas moins : la marionnette. Les comédiens manipulent en effet la plupart du temps des pantins de petite taille, formés d’une tête articulée surmontant un grand tissu, qui cache leur anatomie. L’utilisation de la marionnette évoque évidemment l’univers du conte. Mais elle révèle aussi tout un rapport à la manipulation et au corps, à l’asservissement et à l’oppression des personnages, thématique chère à Heiner Müller. Ainsi dans la proposition de Johanny Bert, à l’inverse des habitants dont le corps est caché sous une étoffe satinée depuis que le Dragon les a sauvés, Lancelot est le seul pantin dont les membres sont découverts. Habillé en mendiant, il résiste au pouvoir en refusant de se couvrir de l’uniforme des autres villageois.

Le dispositif de manipulation, quant à lui, paraît un peu déroutant de prime abord. En effet, la comédienne, placée en retrait de la scène face à un micro, porte la parole de tous les personnages, tandis que les trois autres comédiens les déplacent et leur donnent corps sur une immense table au centre du plateau. Mais le spectateur s’habitue très vite à cette mécanique, évoquant des formes traditionnelles (Japon, Belgique), notamment grâce à la vitalité et à la prouesse vocale de la récitante, Maïa Le Fourn.

Un théâtre qui se fabrique

Parfois nous pouvons regretter quelques petites maladresses (des gags visuels un peu attendus de l’ordre du guignol), mais l’énergie et l’inventivité permanente de la compagnie effacent très vite tout cela. Car la véritable force de cette création, c’est l’impression que le spectacle se fabrique sous nos yeux avec trois fois rien, des petites inventions astucieuses et drôles.

Autre « bidouilleur » de talent, le musicien Thomas Quinart trafique sa voix, passe d’un instrument à l’autre, détourne des objets pour en extraire des sons. Cet homme-orchestre ouvre le spectacle en jouant sur un étrange thérémin *, bougeant ses mains comme s’il tirait des fils imaginaires et manipulait des pantins invisibles pour faire naître des harmonies.

À la fin de la représentation, le spectateur ouvre une enveloppe, fournie à l’entrée avec consigne de ne pas regarder son contenu avant le signal, et en sort un gadget réjouissant. Cet objet de mémoire, conservé précieusement à la sortie du théâtre, a le pouvoir de rendre amoureux… comme dans les contes. 

Marion Figarella

* Instrument inventé en 1919, constitué de deux antennes reliées à un boîtier électronique.


l’Opéra du dragon, de Heiner Müller

Éditions Théâtrales, 2000

Traduction : Renate et Maurice Taszman

Mise en scène : Johanny Bert

Assistant à la mise en scène : Antoine Truchi

Avec : Pierre‑Yves Bernard, Maxime Dubreuil, Maïa Le Fourn, Christophe Noël

Dramaturgie : Julie Sermon

Création musicale : Thomas Quinart

Scénographie : Kristelle Paré

Formes marionnettiques : Judith Dubois

Régie générale et création vidéo : Stephen Vernay

Lumière : Guillaume Lorchat

Costume : Malika Mihoubi

Photos : © Jean‑Louis Fernandez

Les Célestins • 4, rue Charles‑Dullin • 69002 Lyon

Réservations : 04 72 77 40 00

www.celestins-lyon.org

Du 18 novembre au 4 décembre 2010, du mardi au samedi à 20 h 30, le dimanche à 16 h 30

Durée : 1 h 10

De 10 € à 19 €