Hommes en piste : Avec grand H ou mega bass
Laura Plas
Les Trois Coups
Gogo danseurs décalés, les hommes de « Masculin·es » portent une vraie performance populaire mais décousue. Dans leurs parades subtiles, pleines d’humour, les acrobates danseurs d’Une pédagogie du conflit livrent, quant à eux, une leçon d’humanité, portée par une lumière et une bande-son ciselées.
« Masculin·es » : quand votre corps fait boum
Lorsque vous pénétrez dans le chapiteau, vous pourriez vous croire en boîte de nuit. Les spectateurs déjà assis battent la mesure pris par le rythme. La musique est poussée à plein volume. On vous place, comme on vous filtrerait à l’entrée dans un de ces clubs où on se repait de la chair exhibée. Le mât de cirque fait d’ailleurs songer au pole dance, les tables aussi. Étrange mais intéressante impression qui rappelle l’arène antique (avec ses gladiateurs dont on s’arrachait les flacons de sueur) et plus largement toute une histoire du cirque.
De fait, il y a quelque chose d’à la fois très contemporain et d’archaïque dans Masculin·es. Côté contemporain, un discours intime et une ébauche de réflexion sur la masculinité, un travail poussé du son, aussi, avec une chouette intervention live et une partition parlée en direct. Côté plus tradi : la place de la prouesse, un rapport viscéral avec le public qu’entretient une très grande proximité. Même les tables, dont les (dé)placements articulent (parfois artificiellement) le spectacle, peuvent donner l’impression que le repas des fauves que nous sommes est servi.
Impressionnante cène, sans nul doute. Un bateleur nous l’avait annoncé, vantant comme un marchand, les prouesses futures de ses poulains. Le public bat des mains, jubile. Il y a de beaux moments, comme celui où une relecture de la plus célèbre scène du Mépris explicite l’érotisation du corps des hommes. On sera sûrement touché·es par certains fragments de vie, on appréciera peut-être ce tour des hémisphères dans des musculatures. Mais le spectacle tire dans tous les sens. Il est à l’image de la scénographie qui figure une sorte de dérive des continents : on s’y perd.

© Géraldine Aresteanu
Marlène Rubinelli Giordano affirme avoir voulu interroger son rapport à sa masculinité, ou son renoncement à la piste avec l’âge. Toutes ces pistes sont passionnantes, mais la présence fantomatique de la metteuse en cirque ne suffit pas à les rendre claires. Bien sûr, il y a du charme à se laisser rêver, dériver sur des sentes interprétatives, mais ici on se trouve dans des culs de sacs. Faire connaissance avec chacun des interprètes nous aurait davantage intéressé. Plus que leur « masculinité », c’est bien leur internationale de cirque qui nous semble palpitante.
« Une pédagogie du conflit » : de l’anthropologie comme pas de deux
Le cnrtl définit le conflit par ces mots : « choc, heurt se produisant lorsque des éléments, des forces antagonistes entrent en contact et cherchent à s’évincer réciproquement. » Or, paradoxalement, rien ne décrit moins bien le spectacle de Naïf production. En lieu de « heurts », un cliquetis délicat qui évoque plutôt la savante passe d’armes. Ou si choc il y avait, ce serait celui d’un toast, avec des bulles qui montent des deux verres. En lieu d’« évincement », l’alchimie tire l’acrobatie du côté de l’art martial, si ce n’est de la danse. Certes, Mathieu Desseigne et Lucien Reynès commencent, juchés comme deux athlètes concurrents sur des podiums, mais ils virevolteront ensemble pour s’abolir finalement dans un très beau clair-obscur.
Quant à la pédagogie annoncée, elle a plutôt des allures de variations anthropologiques. Pas de leçon, pas de ligne directrice, mais un kaléidoscope d’approches de cette drôle de bestiole qu’est l’Homme. D’ailleurs, la bande-son égrène ses caractéristiques sans jamais en épuiser la définition. Son esthétique du décalage, délicatement humoristique, dépasse l’illustration. Et surtout suspens, superpositions de nappes sonores nous font voyager entre différents univers et nous font rêver.
Si choc il y a, c’est donc plutôt donc celui du rythme avec, comme corrélat d’ailleurs, quand la bande son s’arrête, une impression d’étirement du temps, voire de longueur, comme dans le jazz. Mais l’ennui est très momentané. Le travail de Christophe Ruetsch est remarquable. L’ouverture du spectacle, avec chants d’oiseaux et bruissements, se joue d’emblée de nos attentes.


© Fred Lataste
Élégant, le spectacle l’est encore par sa sobriété scénographique et ses choix de lumières. Rien presque : deux baffles, des micros qui permettront un drolatique et pertinent combat de noms d’oiseaux souvent en « -iste », « fasciste », « féministe », « danseuse », « wokiste », qui foutent le bazar dans la volière humaine. Il l’est aussi dans sa fluidité, et donc dans la maîtrise qui l’engendre. Il n’est pas ici de performance individuelle : tout se fait dans une écoute de l’autre dont on aimerait bien faire une caractéristique humaine.
À l’orée du spectacle, on nous annonce des jeux de guerre qui conjurent les vrais combats, mais on a plutôt l’impression d’assister à une très belle parade diplomatique, où la conversation se ferait sans solution de continuité de l’animal non humain aux sapiens vraiment sapiens.
Laura Plas
Une pédagogie du conflit, de la Cie Naïf Production
Site de la compagnie
Circographie : Naïf Production à l’initiative de Mathieu Desseigne et Lucien Reynès
Avec : Mathieu Desseigne et Lucien Reynès
Durée : 1 heure
Dès 10 ans
Tournée :
• Les 22 et 23 octobre, dans le cadre du Festival Circa, à Auch (32)
Masculin·es, de la Cie l’MRgée, Marlène Rubinelli Giordano
Site de la compagnie
Mise en scène : Marlène Rubinelli Giordano
Avec : Claudio Amimba, Matthieu Bethys, Ricardo Janela Paz, Nicolas Palma Neira, Maxim Pervakov
Durée : 1 h 10
Dès 8 ans
Tournée :
• Le 14 octobre, séance scolaire, A4 Spectacle Vivant en Vals de Saintonge (17)
Spectacles vus dans le cadre du festival Multi-Pistes, 30e édition du 10 au 15 août 2026, organisée par Le Sirque PNC Nexon Région Nouvelle-Aquitaine
Photo de une : « Masculin·es », cie L’Mrgée © Géraldine Aresteanu
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