Envolées prodigieuses
Par Florence Douroux
Les Trois Coups
Vision acrobatique et artistique particulièrement riche en symboles, « Möbius » est la cinquième création de la Compagnie XY. Avec la collaboration de Rachid Ouramdane, le collectif explore les confins du geste acrobatique revisité, signant ici un hymne à la vie, émouvant et virtuose.
Ils arrivent un par un, de toutes parts, du nord, du sud, de l’est et de l’ouest. Une nuée d’oiseaux ? Dix-neuf acrobates vêtus de noir. Un ralliement. Ils se positionnent sur un sol blanc, immobiles, lèvent lentement les bras à l’horizontal, puis les ramènent le long du corps. Ce premier geste, comme un premier battement d’ailes, donne le signal de départ. En une poignée de secondes, en une suite fulgurante de vols planés, corps propulsés et rattrapés, XY a donné le ton.
Une acrobatie au parfum d’infini
Les colonnes à deux, trois, ou à quatre, vrilles, saltos, rattrape sur les mains, les épaules, debout, tête en bas : la qualité des portés acrobatiques de la compagnie est réputée. Ici, sans agrès et plateau nu, elle livre une autre vision, mûrie et plus élaborée : les colonnes à peine montées s’effondrent, les chutes sont relevées, les corps s’enchaînent les uns aux autres, dans un effet domino. Une onde acrobatique se propage, un flux enfle et se défait. De longues trajectoires, du sol du porteur à l’espace du voltigeur, se répondent en écho, inlassablement.
Les univers entrent en concordance, en symbiose. Le bas et le haut ne sont pas dissociés. Ceux du sol suivent du regard et du geste, les mouvements de ces tours humaines, fragiles et magnifiques, que sont les colonnes. La vision de l’effondrement est accentuée par des figures effectuées à l’unisson. Au centre, un homme porte une voltigeuse et tourne sur lui-même. Les autres lui font cercle, comme un reflet de l’image : une marche au sens et au rythme similaires. Lorsque la femme est déposée, ils se laissent tomber, doucement, en chœur. À la légèreté aérienne des voltigeuses, répond la déambulation tranquille et attentive des artistes au sol. Ainsi, le mouvement semble-t-il perpétuel, impression renforcée par une musique constituée d’une seule piste ininterrompue.
À l’origine de la création, le collectif s’attache à déconstruire le geste, le décomposer, pour tenter de le dépasser. Comprendre d’où il vient, comment il surgit, se crée et disparaît. Explorer la façon dont le corps s’élève et redescend, son rapport au poids, et, inévitablement, à la chute. Cette exploration a déclenché l’idée du mouvement continu dans l’espace et le temps : le geste pourrait ne jamais s’arrêter. Elle a ainsi donné lieu à cette écriture particulièrement graphique, ouverte sur la notion d’infini, et au titre, symbolique : le ruban de Möbius (ou boucle de Möbius), ruban sans fin à une seule face, n’ayant ni intérieur ni extérieur, fermé en une torsade vrillée.
Une vision organique du monde
D’emblée, se dessine l’image touchante des nuées d’oiseaux et de leurs grands rassemblements, dits « murmurations », destinés à éviter un prédateur. Masse mouvante, agile, suffisamment dense, dit-on, pour éclipser le soleil le temps d’un instant. L’instinct collectif de survie et d’entraide, mis en œuvre dans toute sa puissance : c’est ce que reflète Möbius. Lorsque la compagnie invite Rachid Ouramdane sur sa nouvelle création, elle est déjà fortement sensibilisée aux notions de solidarité et de soutien indispensables dans une vie collective. Le chorégraphe, de son côté, a créé en 2017 un ballet sur ce thème (Murmuration). L’acrobatie alliée à la danse fait merveille : rapidité, fluidité, girations incroyables. À la verticalité circassienne vient s’ajouter le rapport au sol ; à la virtuosité acrobatique le relâchement dansé des corps. L’alchimie est évidente.
D’incroyables colonnes penchées surgissent de tous côtés. Le buste du voltigeur, incliné vers l’avant, semble entraîner le porteur dans une course folle. Sept colonnes à deux dans une rotation rapide et légère : l’effet est magnétique. La chorégraphie porte la fulgurance mystérieuse d’une murmuration. Le mouvement jaillit, parfaitement synchronisé. Retournements, renversements, déviations subtiles de trajectoires. Contre vents et marées, un seul corps, mille oiseaux.
Chutes brutales ou douces, dégringolades ou mouvements d’abandon, corps à terre : un court instant pour reprendre vie, s’ériger en portés, s’élancer dans une trajectoire plane au-dessus des autres, courir sur les mains ouvertes au ciel des porteurs. C’est évidemment le mouvement de la vie elle-même, le phénomène cyclique et naturel de vie et de mort.
À l’intérieur du groupe, jamais de « chacun pour soi ». À terre, comme un oiseau blessé, l’individu est tiré vers l’extérieur, sauvé du tumulte. Pointé du regard, comme celui qui provoque le danger, un autre, esseulé, est relevé par une main amie, pour revenir au milieu des siens. Le « presque fou » est ramené au calme. Le fragment est parti d’un grand tout. Le sort de l’un touche l’ensemble, dans une interaction permanente, qu’elle soit simple regard, surveillance, attention ou sourire, main qui soutient et retient, bras qui porte et protège.
Pas d’autre dramaturgie, que l’évocation sensible du vivant en constante évolution. Une vision très organique du monde, où la vie règne sans concession, au-delà du danger. « Quelque chose qui va jusqu’à presque rien, et qui regrimpe et renait », explique le collectif. C’est toute la force poétique de l’acte acrobatique : il lui importe peu de s’inscrire dans une ligne narrative. Il figure ici les oiseaux, les saumons remontant les rivières pour sauter les obstacles, laisse imaginer le fracassement de l’eau sur les rochers, la menace du prédateur.
Long poème sensoriel et visuel, la rêverie plane décidément au-dessus de Möbius. ¶
Florence Douroux
Möbius, de la Compagnie XY
Création collective : Abdeliazide Senhadji, Airelle Caen, Alejo Bianchi, Arnau Povedano, Andres Somoza, Antoine Thirion, Belar San Vincente, Florian Sontowski, Gwendal Beylier, Hamza Benlabied, Löric Fouchereau, Maélie Palomo, Mikis Matsakis, Oded Avinathan, Paula Wittib, Peter Freeman, Seppe Van Looveren, Tuk Frederiksen, Yamil Falvella
Collaborations artistiques : Rachid Ouramdane, Jonathan Fitoussi, Clemens Hourrière
Création lumière : Vincent Millet
Création costume : Nadia Léon
Collaboration acrobatique : Nordine Allal
À partir de 8 ans
Durée : 1 h 10
La Villette • Espace Chapiteaux • 211, av. Jean Jaurès • 75019 Paris
Réservations : 01 40 03 75 75
Du 3 au 28 novembre 2021
À partir de 12 €
Tournée :
- Du 11 au 19 décembre, La Comédie de Clermont-Ferrand, scène nationale
- Du 21 au 23 décembre, Théâtre de Nîmes
- Du 5 au 6 janvier 2022, Scènes du Golfe, Théâtre de Vannes et Arradon
- Le 12 janvier, Opéra de Dijon
- Du 14 au 15 janvier, Château Rouge, scène nationale d’Annemasse
- Du 18 au 19 janvier, Comédie de Valence, centre dramatique national
- Du 25 au 26 janvier, MC2 Grenoble
- Du 29 au 30 janvier, Théâtre la Colonne, à Miramas
- Du 1er au 2 février, Anthéa, à Antibes
- Le 22 mars, Théâtre, scène nationale Grand Narbonne
- Du 24 au 25 mars, Agora, à Boulazac, Istre Manoire
- Le 26 mars, Opéra de Limoges – Le Sirque
- Du 29 au 30 mars, Grand théâtre, scène nationale d’Albi
- Le 2 avril, Théâtre de Sartrouville et des Yvelines, centre dramatique national
- Le 5 avril, Théâtre Jean Arp, scène conventionnée de Clamart
- Le 6 avril, Espace Marcel Carné, à Saint-Michel-sur-Orge
- Du 8 au 10 avril, Les Gémeaux, scène nationale de Sceaux
- Du 13 au 15 avril, Théâtre de Saint-Quentin en Yvelines, scène nationale, à Montigny-Le-Bretonneux
- Du 6 au 8 mai, Le Channel, scène nationale de Calais
- Du 11 au 12 juin, Théâtre du Vellein, scènes de la CAPI, à Villefontaine