La folie en héritage ?
Léna Martinelli
Les Trois Coups
Terrifiée à l’idée de devenir folle, Chloé Oliveres sonde la fragilité psychologique de ses ancêtres, au travers d’une galerie de personnages hauts en couleur. Teinté d’humour et de tendresse, ce seule en scène généreux rend un bel hommage aux femmes, en premier lieu sa mère (le sous-titre l’indique, « les mères poules ne font pas des mouettes »), Victorine, mamie Nitou, mais aussi Barbara, Simone et les autres. Un admirable accouchement à la joie de vivre !
Après son premier opus (Quand je serai grande, je serai Patrick Swayze), on avait quitté Chloé Oliveres avec regret, tant on avait passé un bon moment en sa compagnie. On l’imaginait jeune femme libérée. Dans son dernier spectacle, on la découvre dans un carcan, en proie à des nœuds familiaux. Elle remonte alors le fil de son matrimoine, ou plutôt le fleuve. Elle cherche encore les « gestes barrières pour se protéger de sa mère : sans les psys, j’aurais eu les moyens de m’acheter une maison à angoisses en Dordogne ! », ironise-t-elle. Exposer ainsi ses failles demande du cran. Le plus délicat, à ses yeux : ne pas heurter ceux qui restent, notamment sa mère qui a finalement tout « validé ». Pour autant, Chloé Oliveres ne s’est autorisé aucune censure.


© Raphaël Rojas
Quelle traversée ! Sur les « rives de la psycho-généalogie », on apprend que son arrière-grand-mère mélancolique a été internée à l’hôpital Sainte-Anne, que sa grand-mère a été atteinte d’un Alzheimer précoce. En équilibre sur la branche maternelle (« ma branche de travers »), elle file la métaphore, plongeant en eaux troubles, remontant à la source, évite de peu la noyade ! L’ombre d’Ophélie plane…
Borderline
Jusqu’à sa mère, qui ne sait plus où donner de la tête, Chloé Oliveres fait réapparaître une à une ces figures, campant même un psychiatre. Par une habile mise en abîme, l’écriture au plateau laisse transparaître des traces du processus de création. C’est touchant de voir comment ces troubles se sont logés dans les angoisses de la comédienne. Borderline, malgré les apparences, la jeune femme cherche sa voie, révélant sa voix intérieure, « dans son océan de larmes ».


© Marina Viguier
Immaculé, le décor nous transporte, entre autres, à l’hôpital. Le décor est sobre : deux caisses et une boîte à mouchoirs représentent tour à tour les archives de Saint-Anne, une machine à laver et la banquette du psy. En toile de fond, une sorte de choucroute, panneau à trous autour duquel elle évolue avec fluidité. Chloé Oliveres s’autorise à sortir du cadre. Malgré le sujet, elle déborde de vie. Ce décalage, le goût pour l’autodérision, fait la réussite du spectacle. Elle est sur le fil, tout le temps, sans jamais couper le lien.
Jeu sensible
Grâce à une palette étendue, l’interprète varie les rythmes et les registres en un claquement de doigts. Co-fondatrice du collectif féministe Les Filles de Simone, par ailleurs interprète chez Lorraine de Sagazan, Chloé Oliveres se distingue par une formation au CNSAD. Mais son bagage classique, la maîtrise du jeu physique ou la variété des intonations ne font pas tout. Elle est donc allée chercher le metteur en scène Alain Degois, alias Papy.
Cet homme de théâtre, qui a accouché de leur one (wo)man show de nombreuses personnalités comiques (de Jamel Debbouze à Blanche Gardin), l’a aidé à affirmer son tempérament scénique, déjà pour son précédent spectacle. Chloé Oliveres ne se considérait pas drôle ! Elle est désopilante. Elle a improvisé avec un nez de clown : « Idéal pour dédramatiser et trouver la juste distance », estime-t-elle. L’entrée et la sortie, les nombreuses interactions avec le public fonctionnent aussi parfaitement.
Femmes dérangées (ou qui dérangent ?)
Alors, étaient-elles fêlées ces femmes ? Qui les a étiquetées « anormales » ? « J’ouvre la cage aux folles et aux oiseaux. Je les regarde s’envoler au-dessus d’un nid de coucous », écrit-elle. Très vite, Chloé Oliveres comprend que la pathologie de ses ancêtres était liée à l’expression, vivace, de leurs désirs : refuser les tâches ménagères, ne pas apprécier la sodomie, vouloir voyager…
L’introspection brasse large, car l’artiste est également une lectrice avisée. Elle cite Hamlet et la Mouette, Antonin Artaud, Virginia Woolf, Annie Arnaux, s’appuie sur Simone de Beauvoir.On a même le droit à un historique de la psychiatrie adaptée aux femmes, une réflexion douce-amère sur la santé mentale à travers le temps en quelques minutes top chrono. De l’hystérie à la dépression post-partum, de la bile noire aux séances chez le psy, Chloé Oliveres partage ses étapes de recherche, aussi bien généalogiques que théoriques, non sans légèreté.
Drôlement culottée, l’enquête familiale a de quoi nourrir quelques discours féministes, mais toujours sans avoir l’air d’y toucher, bien qu’avec sensibilité.Drôle et profond, sincère et lumineux, cette pépite fait l’éloge du pas de côté et de la fantaisie. En effet, quoi de mieux que d’accéder à la liberté d’être soi, dans les marges (ou pas) ?
Léna Martinelli
Mon Côté Wertheimer [les mères poules ne font pas des mouettes], Chloé Oliveres et Papy
Production Little Bros
Texte et jeu : Chloé Oliveres
Co-mise en scène et collaboration à l’écriture ; Papy
Scénographie : Émilie Roy
Lumière : Arnaud Le Dû
Costumes : Sarah Dupont
Chorégraphie : Jean-Marc Hoolbecq
Durée : 1 h 20
Dès 12 ans
Théâtre 13 • 103A, bd Auguste-Blanqui • 75013 Paris
Du 8 au 24 janvier 2026, à 20 heures, sauf samedi à 18 heures
Réservations : en ligne • Tel. : 01 45 88 62 22 • Mail
Tarifs : de 5 € à 25 €
Tournée (en cours) :
• Le 30 janvier, L’Amérance, à Cancale
• Le 6 février, Centre Culturel Jean Vilar, à Champigny-sur-Marne
• Le 6 mars, La Halle ô Grains, à Bayeux
• Le 7 mars, Théâtre Saint-Gilles, à Pornic
• Le 29 mars, La Merise, à Trappes
• Le 2 avril, Théâtre Le Quai, à Troyes
• Du 4 au 25 juillet, Ttb Théâtre du Train Bleu, dans le cadre du Festival Off Avignon 2026
À découvrir sur Les Trois Coups :
☛ « La Vie invisible », Guillaume Poix, Lorraine De Sagazan, par Laura Plas
☛ « Derrière le Hublot se cache parfois du linge », Collectif Les Filles de Simone, par Bénédicte Fantin
Photo de une : © Raphaël Rojas


