Lumière !
Léna Martinelli
Les Trois Coups
Yvann Alexandre vient de dévoiler son ultime création inspirée d’un personnage historique peu connu et de l’art cinétique. Une troublante proposition sur l’insaisissable et les métamorphoses. La courte tournée permettra de voir « N.éon », entre autres dans le cadre du Festival Faits d’hiver, qui se poursuit jusqu’au 20 février. Mais grâce à la sortie de résidence au Carré, faisons d’ores et déjà lumière sur cet artiste ligérien qui cesse son activité artistique pour de nouvelles aventures.
Le chorégraphe parachève son travail autour d’œuvres qu’il qualifie de « relationnelles » : « dans N.éon, le mouvement, la lumière, le son et les interprètes forment un tout qui tord et manipule avec finesse les effets visuels et les réalités ». Effectivement, le spectacle joue avec les sens de façon délicate. Abstrait et sophistiqué, il est exigeant, d’un point de vue de la réception comme du travail chorégraphique, puisqu’il sollicite une vigilance de tous les instants, avec une œuvre mouvante qui place l’engagement des corps et la perception des spectateur·ices au centre de l’expérience. Pour son dernier geste créatif, Yvann Alexandre n’a pas cherché à faire synthèse. Il s’est « amusé ». Cependant, N.éon illustre ce vers quoi il n’a jamais cessé de tendre : la plénitude des corps et l’assurance des désirs.
La pièce fait référence à l’un des personnages les plus énigmatiques du XVIIIe siècle : Charles d’Éon de Beaumont, dit le chevalier d’Éon (1728-1810), également connu sous le nom de Charlotte, chevalière d’Éon. Endossant des costumes tantôt masculins, tantôt féminins, les danseur·euses donnent à voir les multiples facettes de cet·te espion·ne sous Louis XV, diplomate et transformiste avant l’heure.
Volte-face
Comment donc éclairer ces zones d’ombre ? Le chorégraphe a imaginé cette pièce « comme une partie d’échecs, un petit jeu de qui est qui ». Tels des agents secrets, les personnages changent de rôles, de genre, d’identité. Brouillant les pistes, ces dernier·ères évoluent dans des univers parallèles, un royaume de faux-semblants. Ils s’infiltrent dans le creux de lignes traversées par d’imperceptibles souffles. Ielles « s’empaillettent », sans nous en mettre plein la vue. À fleur de peau, ils se protègent derrière des armures invisibles.
Entre lucioles et rampe réfléchissante, la scénographie elliptique permet de subtiles variations. Toutefois, la lumière peut aussi virer en un clin d’œil. De même, la bande sonore est tout en ruptures. Malgré une partition très écrite, les interprètes évoluent avec fluidité dans cette galaxie allégorique. Nuances et signaux sont à peine visibles, mais « l’aléatoire au plateau » permet, selon Yvann Alexandre, d’épouser un lieu et de mettre au défi les danseur·euses, comme les publics : « Les gestes construisent et déconstruisent les trajectoires pour mieux révéler la faille et le sensible », écrit-il.
Qui-vive
Pas étonnant que le chorégraphe soit autant intéressé par l’art cinétique, courant qui incarne l’art du mouvement (en particulier l’artiste contemporain lituanien Žilvinas Kempinas connu pour utiliser, dans ses installations, des bandes magnétiques déroulées qui affectent les sens). En contractant les mots « néant » et « éon », Yvann Alexandre construit une passerelle entre l’imaginaire, inspiré de la figure du Chevalier, et le vide, d’où tout peut émerger.



Son vocabulaire permet aux interprètes de tisser d’infinies interactions avec les phénomènes optiques, au rendu pictural dynamique. Entre ancrage et légèreté, entre lignes et courbes, dans un paysage en perpétuel mouvement. Par ailleurs, on retrouve ici un clin d’œil au ballet classique, sans doute Se méfier des eaux qui dorment, sa relecture du Lac des Cygnes qui a marqué la fin d’un cycle de création. Bien qu’il cite volontiers Merce Cunningham ou Dominique Bagouet, sa signature est forte, avec un style élégant et alerte, un travail dramaturgique conséquent.
La danse pensée comme un espace de circulation
En 2023, la compagnie Yvann Alexandre a coréalisé avec Doria Bélanger et avec la production d’Une île de danse, un film qui retrace 30 ans de danse ! (bientôt visible sur Numeridanse), soit un riche répertoire et un projet atypique. Prendre la direction artistique du Théâtre Francine Vasse, à Nantes en 2019, n’a pas eu comme visée première de servir ses propres productions. Tissant une politique d’échanges, de rencontres et de formation, la compagnie a toujours été tournée vers les autres équipes artistiques, avec le développement d’un volet transmission (Les Laboratoires Vivants), ou encore la fondation d’Archipel, une plateforme de coopération favorisant les mobilités artistiques avec le Québec. Louable initiative, surtout lorsque tant d’artistes peinent à tourner.
Ce n’est pas le cas de cette compagnie, qui peut s’enorgueillir d’une belle diffusion. Alors, pourquoi donc tirer sa révérence ?! En dépit de succès, son directeur a effectivement décidé de mettre un terme à la création afin de se consacrer à la direction de Pôle Sud CDCN de Strasbourg : « Tout va bien. Justement, c’est le bon moment. Partir sans amertume, sans fatigue, dans le plaisir ».


1- © Mathilde Guiho ; 2- © Léna Martinelli
Après Le Carré, où il était déjà venu en 2002, et avant quelques dates dans les Pays de la Loire (où a été fondée la compagnie en 1993), celui qui se considère comme « un garçon des territoires » fera un saut à Paris : « La tournée nous permet de faire le tour de structures où j’ai la sensation d’avoir grandi. Je remercie ces lieux pour leur confiance ». Puis, il bouclera la boucle, dans le cadre de Montpellier Danse, là où tout a commencé, avec les Élancées, dansé par des jeunes du conservatoire, qui ont l’âge du chorégraphe écrivant sa première pièce.
D’ouest en est
Un parcours exemplaire, sans plan de carrière, mais avec une voie toute tracée, en douceur, après l’obtention d’un Master en Direction d’équipement public et culturel à l’université d’Angers : « Je danse depuis que j’ai 5 ans, j’ai fondé la compagnie à l’âge de 16 ans car je n’ai jamais dansé pour les autres. J’ai toujours voulu faire danser les gens. Or, le temps est venu pour moi d’arrêter de diriger des interprètes. C’est un choix mûrement réfléchi », témoigne cet homme comblé. « Je suis ravi d’avoir à présent l’opportunité d’œuvrer dans ce quartier prioritaire, là où l’on fabrique du lien, pas seulement des spectacles. Je souhaite continuer à prendre le temps nécessaire à la recherche et à l’écoute, accompagner artistes émergents et confirmés ». Il conserve ses missions à la SACD, comme administrateur délégué à la danse et vice-président musique et danse.
« Rejoindre et réunir », c’est sur ces deux concepts qu’il a bâti un projet artistique ouvert et généreux. On a hâte d’en savoir plus. En attendant, on a pu découvrir Le Carré, foisonnante scène nationale pays de Château-Gontier. On vous en dit plus très prochainement.
Léna Martinelli
N.éon, Cie Yvann Alexandre
Site de la cie
Conception et chorégraphie : Yvann Alexandre
Avec : Arthur Bordage, Morgane Di Russo, Alexandra Fribault, Adrien Martins, Tristan Sagon
Création lumières et scénographie ; Yohann Olivier
Création sonore : Jérémie Morizeau
Durée : 60 min
Dès 14 ans
Le Carré scène nationale d’intérêt national Pays de Château-Gontier • Théâtre des Ursulines • 4 bis, rue Horeau • 53200 Château-Gontier
Infos : Tel. : 02 43 09 21 52
Spectacle vu le 3 février 2026
Tournée :
• Le 19 février au Théâtre de la Cité Internationale, dans le cadre du festival Faits d’hiver, à Paris
• Le 12 mars, Le Quatrain BRAVOH!, à Haute-Goulaine
• Le 17 mars, THV, en partenariat avec le CNDC Angers, dans le cadre du Festival Conversations, à Saint-Barthélemy-d’Anjou
• Le 27 mai, salle de la Licorne, dans le cadre de la Biennale de la danse, Les Sables d’Olonne
• Les 2 et 4 juin, Le Lieu Unique scène nationale de Nantes
• Le 27 juin, dans le cadre du festival Les Scènes Vagabondes, à Nantes
Photos : © Clara Baudry

