« Nos petits penchants », Les Fourmis dans la Lanterne, L’Artéphile, Festival Off Avignon

Nos-Petits-Penchants-les-fourmis-dans-la-lanterne © Fabien-Debrabandere

Destins liés

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Nous aussi, on vous veut du bien… On a donc déniché une pépite : comme elles sont attachantes les marionnettes des Fourmis dans la Lanterne ! Mieux que tout discours, leurs inclinaisons révèlent nos petits penchants. Un spectacle tout public sur le bonheur, une échappée poétique qui soulève des questions philosophiques passionnantes.

Dans cette ville-là, tout un petit monde s’agite. Et pour cause : il faut être heureux ! Autour de Victor, que tout le monde admire pour sa réussite, il y a une belle galerie de personnages. Ptolémé, discret et docile, voue une admiration sans borne à cet homme athlétique, populaire, charismatique, qui incarne la perfection. Il s’active pour appliquer ses recettes du bonheur, mais sans les ingrédients, ni les proportions. Comme si celui-ci était contagieux…

Pour Alfred, la promesse de bonheur s’inscrit dans la consommation, la possession d’objets toujours plus beaux, plus gros, jusqu’à la réception d’un engin de torture visant à redresser sa colonne vertébrale. Quant à Rosie, elle refuse de jouer le jeu de cette course au bonheur. Préférant s’engager dans les combats sociétaux, elle va vers les autres, mais ils sont tous trop occupés dans leur coin.

Personne ne se fréquente, en effet, sinon pour se jauger. Bien que de bonne volonté, Balthazar, un nouvel arrivant, refuse aussi de se plier aux règles tacites qui gouvernent ce microcosme. Il va tenter de comprendre et ce faisant, lier les destins des uns aux autres. Avec sa candeur, il met les pieds dans la fourmilière jusqu’à dévoiler la nature profonde de ces gens. Leurs petits penchants.

Le bonheur : une affaire personnelle ?

Attentive aux entraves faites à nos libertés, cette compagnie a choisi de traiter des injonctions au bonheur imposées dans les sociétés libérales. Boum du développement personnel, « happycratie », culte de la performance… Voilà les symptômes de nos sociétés « prospères » ! Après sa précédente création (Vent Debout) qui projetait le spectateur dans une dictature, ces entraves sont sans commune mesure. Pourtant ce « devoir » n’atteint-il pas notre identité ? Comment être vraiment qui nous sommes, quand on nous oblige à paraître heureux ? Comment « gérer » les gens déprimés, les marginaux, ceux qui échouent (ou résistent comme ils peuvent à ces normes) ?

Nos-petits-penchants-Les-Fourmis-dans-la-Lanterne © Fabien-Debrabandere
© Fabien Debrabandere

Le spectacle n’apporte pas de réponses. Juste des pistes. Pierre-Yves Guinais et Yoanelle Stratman s’interrogent plutôt sur la définition même du bonheur et ses représentations, avec beaucoup d’humour et de tendresse. Trop souvent reliée à la réussite sociale ou financière, à l’apparence, à chacun de trouver la réponse à cette question intime qui touche finalement tous les aspects de la vie, bien au-delà de nos petits nombrils. Et si cette tyrannie de l’optimisme et ces obsessions égocentriques nous détournaient des efforts nécessaires pour transformer la société ? Obtenir ce que l’on désire rend-il forcément heureux ?

Bonnes questions et faux semblants

Ces artistes de talent tirent habilement les ficelles du récit. Sans paroles, le spectacle nous dit beaucoup de nos dérives, de nos modernes solitudes qui nous empêchent d’être en accord avec nous-mêmes et avec les autres. L’approche poétique permet moult interprétations, avec une infinie délicatesse, notamment pour marquer la différence entre le bonheur ressenti et le bonheur exposé. Ainsi, quand ils rayonnent vraiment de bonheur, les personnages s’animent-ils d’une lueur intérieure. D’ailleurs, les auteurs prennent souvent les termes au pied de la lettre, à commencer par « penchants », dans le sens de s’incliner (nos caractères, nos failles, nos aspirations).

Les marionnettes sont des petits bijoux de confection car, derrière la laine (cardée, filée, feutrée) se cache un petit ordinateur pour diffuser cette douce lumière. À vue, les manipulateurs leur insufflent beaucoup de vie. La scénographie traduit aussi tous les enjeux dramaturgiques de façon ingénieuse, avec une esthétique très soignée. Sur la scène, un élément de décor par personnage permet de s’inviter rapidement chez chacun. L’immeuble en miniature est reproduit avec un bloc par personnage, le visage étant au recto et la façade, au verso, métaphorisant ce qu’on affiche aux autres, à l’image des réseaux sociaux. La position dans l’immeuble reflète celle sur l’échelle sociale du bonheur. Jeux de regards, sourires en coin et onomatopées traduisent les rapports de force.

Alors ! Oui, on est… heureux d’avoir pu découvrir le travail remarquable de cette compagnie lilloise. Une proposition réjouissante qui fait vraiment chaud au cœur. 🔴

Léna Martinelli


Nos petits penchants, de Pierre-Yves Guinais et Yoanelle Stratman

Site de la cie des Fourmis dans la lanterne
Avec : Pierre-Yves Guinais, Yoanelle Stratman, Corinne Amic (ou David Chevallier)
Regard extérieur, aide à la mise en scène : Amalia Modica, Vincent Varène
Musique originale : Jean-Bernard Hoste
Régie son et lumière : François Decobert ou Laure Andurand
Aide à la dramaturgie : Pierre Chevallier
Création lumière: Laure Andurand
Durée : 55 minutes
Tous publics dès 7 ans

L’Artéphile • 7, rue Bourgneuf • 84000 Avignon
Du 7 au 26 juillet 2022 (relâches les mercredis), à 10 heures
Tarifs : de 8 € à 16 €
Réservations : 04 90 03 01 90 ou en ligne
Dans le cadre du Festival Off Avignon, du 7 au 30 juillet 2022
Avec l’aide du dispositif Hauts-de-France en Avignon
Plus d’infos ici

Tournée ici
• Du 13 au 15 octobre, MCL, à Gauchy (02)
• Du 17 au 22 octobre, ABC scène nationale Bar-Le-Duc (55)
• Du 28 novembre au 2 décembre, Théâtre Jean Arp, à Clamart (94)
• Les 6 au 9 février 2023, Palais du Littoral, à Grande Synthe (59)
• Les 2 et 3 mars, Espace Jean Legendre, à Compiègne (60)
• Le 2 juin, Le Carré Blanc, à Tinqueux (51)
• Du 4 au 6 juin, Le Tandem, scène nationale, à Arras (62)

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