« Ô Nougaro », de Maurane, espace Jean‑Legendre à Compiègne

Maurane © Maxime Ruiz

Rencontre aux sonnets

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Maurane, Nougaro : ces deux‑là étaient faits pour se rencontrer. Lancée par celui qu’elle considérait comme « l’amour musical de sa vie », la chanteuse rend un magnifique hommage à Nougaro, génie du rythme et de la rime décédé en 2004.

Leurs chemins se sont croisés il y a longtemps. Groupie, la gamine n’a pas manqué d’audace pour approcher Nougaro, lui faire écouter ses premières chansons, le poursuivre avec assiduité. Et cela a marché ! Il s’est intéressé de près à elle, l’encourageant, finissant même par lui proposer de chanter dans ses concerts. Une fois lancée, la complicité, nourrie par un goût commun pour la chanson jazz et la bossa, est allée croissant.

Alors, quand Hélène, la veuve du chanteur, a proposé à Maurane de reprendre quelques-unes de ses chansons, elle a évidemment accepté. D’abord parce que c’est un vrai plaisir pour elle que d’interpréter ces chefs-d’œuvre auxquels elle souhaitait déjà s’affronter du vivant de Nougaro. Ensuite, car elle préfère fêter l’anniversaire de Nougaro que le jour de sa mort. Il aurait effectivement eu 80 ans au moment de la sortie de l’album qui a précédé cette tournée. Quitte à le revisiter, autant le ressusciter !

Maurane, une des plus belles voix francophones

Pas facile de faire son choix dans un répertoire à la richesse foisonnante ! Triée sur le volet, seule une vingtaine de morceaux a été sélectionnée. Les tubes le Jazz et la Java ou Armstrong côtoient des perles plus rares. Les musiciens, tous excellents, apportent leur talent, à petites touches de piano, de cordes et de batterie. Avec sa voix gorgée de swing, son timbre à nul autre pareil, Maurane surmonte toutes les difficultés techniques, n’éludant pas les écarts parfois colossaux entre les notes, s’adaptant aux changements de rythme intempestifs, se détachant du style si particulier de Nougaro tout en le respectant.

Bien que tatouée à Nougaro, Maurane n’imite pas le chanteur. Avec un soupçon de belgitude (surtout dans Toulouse !), un brin de virilité (dans le Cinéma de Michel Legrand), une féminité débordante (dans le fougueux Dansez sur moi), elle livre une interprétation tout à fait originale. Si elle magnifie l’artiste, elle ne s’empêche pas de parodier le personnage. Le spectacle fourmille d’anecdotes. Celle que Nougaro a qualifiée de « tordue de la gamme » est tordante tout court. Loin du panégyrique, Maurane en rajoute, fulmine encore de ses coups de gueule, ajoutant même son grain de sel à leur histoire d’amitié « pas lisse au pays des merveilles ». Il faut dire que le point de vue du maître sur l’élève a parfois été sévère, sans complaisance aucune.

Point de nostalgie donc, mais des regrets, Maurane en a, bien sûr. Haute en couleur, cette amitié a résisté aux coups durs, aux rudesses du temps aussi. Les deux fortes personnalités ne mâchaient jamais leurs mots. Ils omettaient pourtant de partager l’essentiel. Malgré ses critiques, Nougaro avait une grande estime pour celle qu’il considérait comme son héritière. Seulement, il ne le lui a jamais dit de vive voix. Et quand enfin il écrit une chanson pour l’interpréter en duo avec elle et la lui fait découvrir, il interprète sa réaction – pudique et silencieuse – comme un manque d’enthousiasme. Funeste quiproquo, car, peu de temps après, Nougaro met les voiles.

Nougaro, un génie du rythme et de la rime

Ah ! Ces deux‑là étaient faits pour se rencontrer. Ils se sont beaucoup ratés, ne faisant qu’un duo pour une télé, n’enregistrant finalement jamais ensemble. Mais, désormais, ils ne se quittent plus. Non seulement Maurane chante ce fameux morceau dans le concert, mais elle en a fait le titre de l’album : l’Espérance en l’homme. Cette œuvre testamentaire, empreinte de mélancolie et mystique à la fois, prend ainsi tout son sens. D’ailleurs, l’arrangement onirique évoque le paradis. Là où le « satané bonhomme » doit probablement continuer à jouer ses tours nougaresques, à faire danser les mots.

Pendant le concert, le public pleure. Il rit l’instant d’après. Il est transporté par ces rimes tristes, par ces rimes roses. Nougaro chantait : « J’aime la vie quand elle rime à quelque chose / J’aimerais même la mort si j’en sais la cause / … Rimons rimons belle dame / Rimons rimons jusqu’à l’âme / Et que ma poésie / Rime à ta peau aussi. ».

Beaucoup de légèreté dans ce concert. Même contenue, l’émotion est néanmoins très forte. Cet hommage est surtout touchant parce que, avec Ô Nougaro, Maurane adresse un grand merci sous la forme d’un bel hymne à la vie. Nougaro ne pouvait pas rêver mieux : « Dansez sur moi / Dansez sur moi / Le soir de vos fiançailles / Dansez dessus mes vers luisants / … Embrassez-vous, enlacez-vous / Ma voix vous montre la voie / La Voie lactée, la voie clarté / Où les pas ne pèsent pas / … Dansez sur moi / Dansez sur moi / Le soir de mes funérailles / Que ma vie soit feu d’artifice / Et la mort un feu de paille / Un chant de cygne s’est éteint… ».

Célébrer la vie, quel beau pied de nez à la mort ! Du coup, la présence de Nougaro plane de bout en bout. Lui que la mort a tellement hanté durant toute son existence habite chaque mot, chaque note, au-delà de toute espérance. Tantôt, il éclaire le beau visage de la chanteuse, illuminée par cette si divine prose. Tantôt, il siège dans l’ombre sur cette chaise laissée vacante qui trône sur le plateau. La plume de l’ange qui apparaît alors en toile de fond semble caresser son âme. Il ne manque même pas le souffle pour la faire s’envoler. Un ange passe…

Revivifier Nougaro ! Maurane a réalisé là un bien beau projet. La tournée arrive à son terme. Il reste quelques dates pour les plus chanceux. Sinon, le disque est sorti il y a un an : il est indispensable. 

Léna Martinelli


Ô Nougaro, de Maurane

Nougaro ou l’Espérance en l’homme, album sorti le 24 août 2009

http://maurane-music.com/

Avec : Maurane (voix), Philippe Decock (piano), Patrick Deltenre (guitare), François Garny (basse et contrebasse), Yves Baibay (batterie)

Photo : © Maxime Ruiz

Espace Jean‑Legendre • place Briet‑Daubigny • 60200 Compiègne

www.espacejeanlegendre.com

Réservations : 03 44 92 76 76

Le 5 novembre 2010 à 20 h 45

Durée : 2 heures

35 €

Tournée :

  • le 6 novembre 2010, palais des Congrès, Le Mans (72), 02 43 43 59 59
  • le 18 novembre 2010, le Pasino, Aix‑en‑Provence (13), 04 42 59 69 00
  • le 19 novembre 2010, Théâtre de Rumilly (74), 01 49 60 69 42
  • le 20 novembre 2010, casino de Divonne-les‑Bains (01), 04 50 40 34 34
  • le 23 novembre 2010, espace François‑Mitterrand, Montmélian (73), 04 79 84 07 31
  • le 24 novembre 2010, espace Chambon, Cusset (03), 04 70 30 89 45