Palmarès Grands Prix Artcena 2022, CNSAD, Paris

grands-prix-dramatiques-artcena-2022-lecture-cnsad © Christophe-Raynaud-de-Lage.jpg

De la difficulté de s’entendre

Par Stéphanie Ruffier
Les Trois Coups

Lundi 17 octobre, réuni sous l’égide d’Artcena, le jury des Grands Prix, présidé par Laëtitia Guédon, a récompensé Gérard Watkins (lauréat du Grand Prix littérature dramatique) et Stéphane Jaubertie (Lauréat du Grand Prix littérature dramatique Jeunesse).

Scènes de violences conjugales de Gérard Watkins (Esse que Éditions) et Lucienne Eden ou l’île perdue de Stéphane Jaubertie (Théâtrales Jeunesse) remportent les Grands Prix de littérature dramatique 2022. Le premier montre avec acuité comment l’agressivité et la brutalité s’installent dans l’intimité. Le second, couronné en catégorie jeunesse, observe avec humour l’apprivoisement mutuel de deux préados sur une île.

Le jury, présidé par Laëtitia Guédon, a réuni Marjorie Baronie, Charles Berling, Christophe Brault, Pauline Bouchet, Chris Campbell, Judith Henry, Arnaud Laporte, Christophe Lemaire, Thomas Quillardet, Annabelle Sergent, Adrien De Van, Aurélie Van Den Daele, Élise Vigier.

Le jury du Prix littéraire dramatique 2022 soutenu par Artcena

Depuis 2015, la soirée de remise des prix au Grand Théâtre du CNSAD bénéficie d’une mise en lecture d’extraits pour faire sonner les textes finalistes. Cette année, ce sont onze élèves comédiens du Conservatoire National d’Art dramatique – PSL, préparés par Sandy Ouvrier, qui ont offert une lecture chorale avant l’annonce des lauréats.

La température du monde

Plonger dans les écritures contemporaines de théâtre, c’est prendre la température du monde, sonder ses courants, ses surchauffes et ses typhons. Observer comment ses secousses provoquent de singuliers soulèvements de la langue. Des répliques, pourrait-on dire, au sens tant sismique que dialogique du terme.

Gérard Watkins, lauréat du Grand prix Littérature dramatique  © Guillaume Durieux

Comment la violence s’immisce-t-elle insidieusement dans le quotidien ? Gérard Watkins, déjà récompensé en 2010 pour Intimité, explore avec finesse la montée du ressentiment masculin. Au sein de deux couples fraîchement installés, le dialogue se change peu à peu en chemin escarpé où les femmes tentent d’éviter écueils et vexations potentielles. Ses « scènes » distillent d’abord les remarques légèrement paranoïaques, les humiliations en sourdine, les piques, en apparence insignifiantes.

Il y a Liam, à l’adolescence tourmentée, qui gagne de l’argent, beaucoup, on ne sait comment, et Rachida, étudiante qui cherche à fuir un carcan familial rigide. En parallèle, Annie, mère de deux enfants et Pascal, photographe à la peine. Dès les prémices, les échanges sont semés d’embûches. Quand Annie note : « Tu es le premier végétarien que je rencontre. », elle s’entend répondre : « Tu vas me parler de tes ex toute la soirée ? ». Si elle suggère que ce sont souvent les femmes qui préfèrent les légumes, elle se voit soupçonnée de déviriliser son partenaire.

« Tu m’as fait mal »

Puis vient le temps de l’escalade et de l’insidieuse culpabilisation de l’autre, comme dans cette scène réaliste poignante où Annie se voit accusée de somatiser, ou de s’être mal exprimée, alors que ses douleurs gynécologiques sont dues à un acte sexuel forcé (un viol conjugal). Peu de temps après, le premier coup tombe. La violence psychologique qui fait mal(e) résonne également avec justesse. Il y a les reproches de plus en plus insistants : « T’es pas sexuelle en fait », « T’as pas de corps », « Il y a des filles qui ne se laissent pas aller » (Liam à Rachida). Et puis l’emprise, qui empêche de penser : « Je bosse moins parce que tous les jours je me prends la tête avec toi et c’est pénible et que ça me prend tout mon temps ». Dans chaque couple, l’engrenage se fait de plus en plus implacable : menace au suicide, chantage à l’enfant, violences pendant le sommeil, jusqu’au fameux « Je voulais qu’elle arrête de parler ». Les sévices sont assortis de leur lot de fausses excuses : l’alcool, le Coran dans lequel serait écrit qu’on peut battre sa femme…

L’écriture traduit judicieusement l’impossible communication. Les répliques comportent très peu de ponctuation, mais sont lardées de tirets qui mettent en relief des tentatives de (se) dire au mieux, de créer un pont vers l’autre : « – enfin – », « – oui – », « – tu sais – », « Enfin forcéepas forcéemais »… La langue des femmes tâtonne, hésite, s’appuie sans cesse sur des nuances (des épanothoses), essaie de faire entendre un autre point de vue, tout en ménageant la susceptibilité. Celle des hommes assène une forme de logique apparente, implacable jusqu’en thérapie. Pas de découpage en actes, ni de pause. Les tableaux s’enchaînent inéluctablement vers l’issue fatale. Les dernières scènes montrent la difficile prise de conscience. Quand l’une des femmes parvient à désigner son ex comme un « connard », elle hurle sa douleur en majuscules.

Zazie sur l’île où le poisson se fait rare

Stéphane Jaubertie aime faire parler les enfants. Dans Yaël Tautavel, déjà, le jeune héros vivait sur une île. La pollution avait fait fuir tous les animaux. Dans Lucienne Éden, le décor est à nouveau insulaire, sur fond inquiétant d’anthropocène. Tout semble se dérober et partir en cacahouète : « Dérèglement climatique, mon pote. Ici la tortue vole et le cheval pont des œufs. Ça a foutu en l’air tout le règne animal. Ça et deux trois essais nucléaires », « le poisson se fait rare ».

Stéphane Jaubertie, lauréat du Grand prix Littérature Jeunesse © DR

Mais c’est ici une jeune fille pétillante et irrévérencieuse qui tient les rênes de l’aventure. Elle trouve Gaspard dans un tas de déchets plastiques et lui fait découvrir son univers où les pandas sont sacrément furieux dans les forêts de brocolis géants et où les cassis ont la taille de ballons de foot. Cela commence comme un refus de jouer au papa et à la maman, de prendre soin de l’autre et de le rassurer.

Notre jeune héroïne, dont le nom mixe la lumière et le jardin, parle une étonnante langue verte et franche. Façon Zazie dans le métro, elle bouture avec malice le français, l’anglais, l’espagnol et l’argot : « Madredios Oh ! Tu chmouttes » « Z’être pas un requin ? Hein ? You’re not a requoine ? » Les deux loustics se découvrent, se chicanent et se protègent sous l’œil bienveillant d’un vieux collapsologue littéraire qui lance ses noires prophéties. Comment ne pas se laisser couler ? Lucienne préfère espérer encore : « Nos vies à nous, c’est d’être à fond partout, de profiter de l’instant et de croire en nous-mêmes ! Et notre boulot, c’est rêver ! ». Cela passe bien sûr par la découverte du désir… C’est quand même un peu l’amour vache, pas toujours dans le consentement. On se demande si l’une ne va pas dévorer l’autre, au moins symboliquement.

L’Iran et la Miséricorde

À titre personnel, nous avons particulièrement apprécié Les Forteresses de Gurshad Shaheman (éditions Les Solitaires Intempestifs) qui donne la parole à trois iraniennes frondeuses et vaillantes. En écho fort à l’actualité, on écoute les voix de Jeyran, Shady et Hominaz qui racontent façon théâtre-récit, à la première personne, leur parcours de vie, leur sensation de « n’avoir jamais compté dans (leur) famille ». Cela commence dans la légèreté : l’une prend de petites libertés pendant la prière, une autre milite à la fac de droit, sans s’inquiéter des répercussions. Puis survient  le « nuage noir » de la révolution : les islamistes remplacent le Shah en 1977. Dès lors, leurs vies basculent.

Ces destins croisés de femmes, miniatures poignantes, témoignent des atrocités d’un régime liberticide et sexiste : meurtres arbitraires de communistes et d’athées, emprisonnement d’étudiantes et de prostituées, mariages forcés, université dirigée par les mollahs où ne doit jamais s’élever la moindre voix féminine, humiliations infligées par les pères, les frères, les maris… La récurrence des « je te jure », adressés à l’auteur, insiste sur le caractère incroyable des violences subies. Des chants viennent ourler les douleurs.

Le texte de Tiphaine Raffier, La Réponse des hommes, est, quant à lui, bouleversant dans l’usage insolite, parfois ironique ou cruel, qu’il fait de la notion chrétienne de miséricorde. Ses situations pour le moins décalées, où des figures fractales rôdent dans les décors, font mouche : une jeune mère choisit d’abandonner son bébé malgré un soutien psychologique qui tente de lui apprendre l’empathie ; un homme attend impatiemment que quelqu’un meurt pour récupérer son rein ; un psy tente vainement de déceler une once de repentance dans la parole poisseuse de pédophiles ; un jeune soldat est harcelé par ses camarades… Coups de banderilles dans l’altruisme, refus catégorique de céder aux bons sentiments, les saynètes laissent la morale en suspend, traversées par des sirènes de mauvaise augure. Etonnant de bout en bout. Une plume alerte et très originale. Dystopique, vraiment ? 🔴

Stéphanie Ruffier


Grands Prix Artcena 2022 

Site d’Artcena

Scènes de violences conjugales, de Gérard Watkins
Site de Esse que Éditions
Prochainement adapté en Suède

Lucienne Éden ou l’île perdue, de Stéphane Jaubertie
Site des Editions Théâtrales
À partir de 11 ans

Les autres oeuvres nommées :
Histoire(s) de France, de Amine Adjina (Actes Sud Papiers)
Les Forteresses, de Gurshad Shaheman (Les Solitaires Intempestifs)
La Réponse des hommes, de Tiphaine Raffier (L’Avant-Scène Théâtre)
Nassara, de Carole Fréchette (Leméac éditeur)

À découvrir sur Les Trois Coups :
Palmarès des Grand Prix 2021, par Léna Martinelli

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