« Pan », de James Matthew Barrie, Théâtre de Paris à Paris

Pan © D.R. Pan © D.R.

Pan, dans le mille !

Par Olivier Pansieri
Les Trois Coups

L’actualité vous déprime, vos collègues vous tapent sur les nerfs, vos amis vous évitent. C’est le moment de foncer au Théâtre de Paris vous laver les yeux, les oreilles et le cœur à « Pan », féerie d’Irina Brook, d’après la pièce que James Matthew Barrie tira de son roman « Peter Pan », pour faire court. Joyeux, léger et profond. Qui dit mieux ?

Est-il encore besoin de rappeler l’histoire de Peter Pan, l’enfant qui ne voulait pas grandir ? Barrie, écrivain écossais, lui donna le jour étourdiment en 1902, puis, pour de bon, en 1911. Je vous renvoie à tout ce qui paraît en ce moment sur l’inusable conte. Et que vos petits-neveux n’aient crainte (on connaît leur conservatisme), Irina l’a dépoussiéré sans rien faire tomber. Ils retrouveront leur Fée Clochette, Wendy, John, le Capitaine Crochet, le Crocodile Tic-Tac, Lili la Tigresse, les pirates, tout !

Tout, mais plus proche de sa forme d’origine, pure sans être puritaine, érudite sans être pédante, poétique, mystérieuse, irrévérencieuse. À tout seigneur tout honneur, rendons d’abord hommage, et visite, au décor bel et bon de Noëlle Ginefri. Il n’y a qu’une femme pour planter sur une scène un bazar pareil, sans que rien n’y soit gratuit ou de trop. Le galion aux flancs crevés, qui fait une grotte idéale, y côtoie la poussette d’enfant, le vieux manège et le palmier en pot, le tout sous un ciel étoilé dans lequel passent des comètes.

Cette figure de la mère absente

Pan est pourtant le contraire de la comédie qui fait pchitt. La mort y rôde sous diverses formes, même si toutes sont rigolotes. La plus évidente est le crocodile, cette marionnette géante, qui traverse régulièrement le plateau en faisant claquer sa terrible mâchoire. Il y a aussi les morts provisoires de Wendy, puis de Tink (Clochette), celles causées ou rêvées par Hook (Crochet), et puis surtout cette figure de la mère absente qui hante l’œuvre. Une mère qui manque aux enfants perdus, et à Peter Pan, comme à leurs persécuteurs, les pirates.

Le spectacle d’Irina Brook est total, ses interprètes savent donc tout faire. Ses acteurs sont aussi chanteurs, ses chanteurs danseurs, ses danseurs acrobates. J’émettrai une réserve sur Barbet actrice, qui surjoue la petite fille de sa voix nasillarde et gnangnan. Sa Wendy m’a horripilé. Voilà, c’est dit. Tout le contraire de Louison Lelarge, qui campe un Peter Pan craquant. Sa pavane avec son ombre, plus tard avec cet oiseau, peut-être son âme, ses bonds, ses envols sont d’une beauté et d’une audace à couper le souffle. Et il joue aussi bien qu’il vole, ce qui n’est pas peu dire.

L’autre funambule qui sidère par son interprétation, c’est Johanna Hilaire dans Tink. Secrètement amoureuse du héros, cette fée railleuse (sic) brûle les planches. Elle ne dispose pourtant, pour s’exprimer, que d’une sorte de sifflet, mais en tire des intonations, des sentiments, bref un langage, d’une incroyable variété. Un pitre tordant, touchant et sexy, qui fait aussi la sirène sous une cascade de bulles de savon. Elle aussi est en caoutchouc, et saute dans le lagon avant de savoir s’il y a de l’eau dedans. La salle, comble et comblée, lui fait une ovation.

Un texte de derrière les fagots

C’est à Georges Corraface que revient l’honneur, et la joie, d’incarner, comme au catch, le méchant à la main coupée. Irina Brook lui a mitonné un texte de derrière les fagots, farci d’allusions à Shakespeare (une tradition familiale) et de provocations, qui prêtent autant à sourire qu’à penser. Un acteur très fin. L’autre révélation, Nuno Roque dans John, nous sert sa savoureuse composition de tête à claques. Avant de se lancer dans un numéro de gros méchant, si effrayant qu’à la fin, l’horrible Hook lui-même s’écrie, conquis : « A pirate is born ! ».

Les songs sont signés Sadie Jemmett, qui s’est surpassée. Excellent orchestre en direct, fourni par Diego Asensio, Gen Shimaoka et Pedro Teixeira, qui font aussi, très bien, les pirates. Quant aux enfants perdus, ce sont eux aussi des artistes complets, jouant, chantant, dansant comme des dieux. Mention spéciale à Kehinde et Taiwo Awaiye, vrais jumeaux dans la vie, qui sur scène bluffent tout le monde avec leurs acrobaties en miroir, réglées au petit poil. On l’a compris, ce spectacle offre, à tous points de vue, ce qu’on peut faire de mieux dans tous les domaines. Théâtre, cirque, chansons, tout y respire l’excellence.

Pourtant, comme dit Peter Pan, « impossible de voler si on n’a pas été saupoudré de poussière de fée ». Exactement ce qu’a fait Irina Brook sur cette merveille. Aussi vole-t-elle, très haut. 

Olivier Pansieri


Pan, de James Matthew Barrie

L’Avant-scène théâtre, bimensuel juin 2011

Adaptation et mise en scène : Irina Brook

Avec : Diego Asensio, Kehinde Awaiye, Taiwo Awaiye, Babet, Lorie Baghdassarian, Georges Corraface, Johanna Hilaire, Raphaël Leguillon, Louison Lelarge, Dimitri Lemaire, Keny Bran Ourega, Nuno Roque, Gen Shimaoka, Pedro Teixeira et, en alternance, les enfants Justine Bardanac, Zoé Krawczyk, Margot Lorphelin

Collaboration artistique : Laurent Courtin

Musique : Sadie Jemmett

Chorégraphie : Farid Ayelem Rahmouni

Décor : Noëlle Ginefri

Lumières : Arnaud Jung

Costumes : Magali Castellan

Assistants aux costumes : Cécile Gerin et Pierre Kauffmann

Accessoires : Philippe Jasko, Michel Carmona

Marionnettes : Steffie Bayer

Création vidéo : Carole Nouchi, Fabrice Natario

Photo : © D.R.

Coproduction Théâtre de Paris, Claude Wild Productions, I.D.E.M. Productions et la maison de la culture de Nevers et de la Nièvre

Théâtre de Paris • 15, rue Blanche • 75009 Paris

www.theatredeparis.com

Réservations : 01 48 74 25 37

À partir du 12 mai 2011, du mardi au samedi à 20 h 30, samedi à 16 heures, dimanche à 15 h 30, relâche le lundi

Durée : 1 h 50

42 € | 32 € | 22 € | 17 €