« Pinocchio live 2» d’Alice Laloy, festival In, à Avignon

Pinocchio-live-2-Alice-Laloy © Paulina Pisarek

Pinocchio sous éprouvette 

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Métamorphosant le conte de Collodi en dystopie, Alice Laloy approfondit ses troublantes expérimentations sur la marionnette et brouille les frontières du vivant. Éprouvant, son Pinocchio sous éprouvette offre une expérience inédite qui fait songer à Kantor. À voir avec effroi et délectation.

Si le beau n’est peut-être pas toujours bizarre, chez Alice Laloy son inquiétante étrangeté est bien une signature. En témoignent les réactions suscitées par son Pinocchio (live) # 2 : l’effarement et le corps tétanisés de jeunes spectateurs – étranges reflets des « enfants-pantins » présentés sur scène – les interjections impromptues, et, à la sortie de la salle, les commentaires mêlant stupeur et admiration.

Pinocchio(live)#2© Paulina Pisarek
© Paulina Pisarek

Si Alice Laloy s’intéresse à l’enfance, ce n’est pas pour créer des spectacles enfantins au sens où ils seraient sympathiques ou consensuels. Cet âge ne présente-t-il pas d’ailleurs une beauté étrange et paradoxale puisque sa perfection est vouée à la métamorphose, c’est-à-dire à la disparition ? D’ailleurs, dans Pinocchio (live) # 2, dès le prologue, on observe une bachique parade des âges : très vite, les enfants sont rejoints par deux jeunes gens, puis par de tout jeunes adultes. Leur beauté lisse est encore celle des poupées que l’enfant porte en ses bras et qui représentent leur double inanimé.

Le Vivant et son double

Or, c’est justement cette ressemblance qu’exploite le spectacle. Joël Pommerat interrogeait la figure de Pinocchio pour créer un trouble sur la question de la vérité. Alice Laloy revisite, elle, le personnage pour brouiller les frontières entre l’animé et l’inanimé, comme le montre aussi la malicieuse présence d’un robot photographe sur scène. Le cœur du spectacle nous propose d’assister à ce brouillage, ne retenant précisément du conte que l’instant fondamental de la métamorphose.

Pour nous la faire vivre en live dans toute sa puissance, Alice Laloy met en place un dispositif efficace. La scénographie est elle-même sujette à métamorphoses. La bi-frontalité surexpose les interprètes. L’atelier d’expérimentation est démultiplié. Ce que l’établi ou les manipulateurs cachent, nous le voyons ainsi représenté un peu plus loin, mais sous un angle différent qui ne coïncide pas tout à fait.

Alice-laloy-pinocchiolive2 © Christophe Raynaud de lage
© Christophe Raynaud de lage

Cette diffraction convoque l’univers dystopique de la fabrication en série. Sur la table de son mentor, chaque enfant perd ses couleurs, ses particularités pour devenir un type affublé d’un même costume : des visages blanchâtres aux prunelles identiques. On songe alors aux pouponnières du Meilleur des mondes, au Lebensborn ou au travail des maquilleurs de chambres funéraires et l’on a froid dans le dos.

Or, cette scène traumatique se trouve au cœur du spectacle. Et si elle est encadrée de deux temps carnavalesques, où l’enfance exprime ou reprend ses droits, on ne peut l’oublier. De toute façon, la fracassante partition musicale des maillets fait de ce spectacle sans parole un assourdissant avertissement. Ainsi, Alice Laloy, dans la lignée de Kantor et de sa Classe morte, nous rappelle la fulgurance de la marionnette, qui trouve toute sa place dans cette édition du festival d’Avignon. 

Laura Plas


Pinocchio (live) # 2, d’Alice Laloy

Compagnie S’Appelle Reviens

Conception et mise en scène : Alice Laloy

Chorégraphie : Cécile Laloy

Musique : Éric Recordier

Scénographie : Jane Joyet

Avec les enfants danseurs du Centre chorégraphique de Strasbourg : Pierre Battaglia, Stefania Gkolapi, Martha Havlicek, Romane Lacroix, Maxime Levytskyy, Rose Maillot, Charlotte Obringer, Nilsu Ozgun, Anaïs Rey-Tregan, Edgar Ruiz Suri, Sarah Steffanus, Nayla Sayde et les élèves de la classe d’art dramatique du Conservatoire de Colmar : Alice Amalbert, Jeanne Bouscarle, Quentin Brucker, Esther Gillet, Léon Leckler, Mathilde Louazel, Antonio Maïka, Jean-Baptiste Mazzucchelli, Louise Miran, Valentina Papic, Nina Roth, Raphaël Willems et Norah Durieux, Elliott Sauvion Laloy

Durée : 1 h 10

À partir de 8 ans

Gymnase du Lycée Saint-Joseph • rue des Teinturiers • 84000 Avignon

Du 8 au 12 juillet 2021 à 15 heures, relâche le 11

Dans le cadre du Festival d’Avignon In

De 10 € à 30 €

Réservations : 04 90 14 14 14, sur le site du festival et celui de la Fnac


À découvrir sur Les Trois Coups :

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