Présentations publiques des lauréats circusnext 2021, Théâtre de la Cité Internationale, à Paris

« Pli », d’Inbal Ben Haim © Domitille Martin

Croisements inédits de disciplines à circusnext

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Le label européen du cirque émergent vient d’organiser sa dernière présentation de projets lauréats au Théâtre de la Cité Universitaire. L’occasion de repérer des artistes singuliers et prometteurs. Quelques pépites, aussi.

Les lauréats 2021 s’illustrent par la richesse et l’originalité de leurs démarches esthétiques, ainsi que par leur volonté d’expérimentation, notamment grâce à des croisements inédits. Chiara Marchese (Italie) en est un des exemples, déjà pour sa formation : cirque (26promotion du CNAC), marionnette (ESNAM), scénographie et arts plastiques, danse, jeu d’acteur. Pour Le Poids de l’âme, tout est provisoire, elle mêle fil mou et marionnette dans un projet très personnel où elle dévoile ses émotions les plus intimes.

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« Le Poids de l’âme, tout est provisoire », de Chiara Marchese © Jordi Arque

Bas les masques ! Manies, peurs, dépouillements… Chiara Marchese explore ses fêlures en entrant en dialogue avec une marionnette de taille humaine – son frêle double – un entrelacs de minces ficelles très graphique. Tirant des lignes fragiles, elle tente de relier des fils sensibles pour rendre compte de son instabilité, par une belle métaphore : « Sur fil souple, l’équilibre est illusion. Comme la stabilité, dans la vie », témoigne-t-elle. À l’image des volcans de sa Sicile natale, elle évolue sur scène dans une sorte de tremblement, qui n’est toutefois pas sans évoquer le besoin de connexion spirituelle. Née au pied du volcan, c’est sans doute sur scène qu’a lieu sa renaissance, voire sa résurrection.

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« Piñatas don’t cry », d’EDO Cirque © Noemi Deveaux

Comme le fil mou, la capillotraction est une discipline plutôt rare. EDO Cirque (France, Italie) y ajoute le jonglage et bientôt le mât chinois, ainsi que la bascule hongroise. Avec beaucoup d’humour, Piñatas don’t cry traite du réchauffement climatique. Un prétexte à se faire fondre sur le corps, notamment au chalumeau, des glaces à tous les parfums. Les réfrigérateurs sont vides. En revanche, les déguisements ne manquent pas. Si le masque totem veille sur eux, la mascotte (un ours, mais pas mal léché !) n’intervient qu’à la toute fin. L’intention de ces trois blagueurs est aussi absurde que le contenu : « Résister (à ce qui fond), continuer d’y croire (même si ça fond) et ne pas baisser les bras (alors que tout est déjà fondu ». On passe un excellent moment, même si on reste un peu sur notre faim (et pas par manque de glace !).

Cirque, arts plastiques et performances

Tandis que la musique était très présente en 2019 (voir notre compte-rendu), cette nouvelle sélection est dominée par les arts plastiques. Autour de la manipulation d’objets, China Series, de Julian Vogel (Suisse) est très proche de la performance d’art contemporain. Nous avons pu assister à l’une de ces quinze variations, correspondant à des œuvres autonomes mais toutes déclinées d’une même matrice liée au mouvement perpétuel. Ce soir-là, le jeune artiste activait une sorte d’installation, à côté d’autres se suffisant à elles-mêmes ou impliquant l’interaction avec le public. Des expériences ludiques censées « nous rappeler notre nature éphémère ».

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« China Series », de Julian Vogel © Savino Caruso

L’originalité de cette proposition réside dans la substitution des traditionnels diabolos manufacturés en plastique par des pièces uniques en céramique dans des dispositifs inédits au cirque. Malgré les nouveaux défis qui se posent liés à la fragilité ou au poids, Julian Vogel parvient à mettre en avant leur qualité d’animation et de responsivité, à partir de leur suspension dans de savants mobiles à la giration délicate. D’ailleurs, les risques induits sont clairement signifiés. Aucune casse ce jour-là, mais le cercle qui délimite l’aire de jeu est matérialisé par des débris d’autres diabolos. Un renouvellement intéressant de cette discipline, qui reste trop souvent cantonnée au seul exploit physique.

Parmi les recherches les plus audacieuses et aussi les plus poétiques : celle née de la rencontre entre la circassienne Inbal Ben Haim (France) et les plasticiens Alexis Mérat et Domitille Martin. En faisant du papier la substance essentielle de son processus créatif, Pli croise cirque et arts visuels de façon inédite. Agrès, celui-ci se fait corde lisse. Y réaliser des acrobaties relève d’ailleurs de la gageure, mais n’empêche pas Inbal Ben Haim de se hisser à près de 8 mètres de hauteur. Élément du décor, ce matériau très simple revêt de surprenants atours grâce à sa transparence et sa malléabilité. Cocon, rempart, cathédrale… Les trois artistes manipulent directement, sur la scène, toutes sortes de papier sublimées par des éclairages particulièrement soignés.

Poème sonore et visuel

Pliée, collée, découpée, tissée, mâchée, glacée, recyclée, cette matière aux origines millénaires est ici en perpétuelle métamorphose. Passant de la fragilité à la résistance, elle acquiert de nouvelles propriétés fonctionnelles, visuelles et musicales. Au début, les rouleaux tracent des voies, sortes de pistes de recherche sur lesquelles s’activent les artistes, jusqu’au final, époustouflant, qui nous mène très loin, avec cette cordiste évoluant entre ces couches de papier aux allures de vagues. L’expressivité sonore est aussi bien exploitée : froissements et déchirures laissent place à une respiration bienvenue, entre l’ici et l’ailleurs. Ce voyage, riche en sensations, d’une pureté brute et organique, est assurément le coup de cœur de cette sélection. C’est en tout cas, le projet le plus abouti. D’ailleurs, cette artiste, à la belle maturité, est déjà associée au CCN2, centre chorégraphique national de Grenoble.

Sensibilité et humanité

Autre belle découverte : Elena Zanzu (Espagne) qui mêle suspensions, manipulations, shibari, apnée. Spécialisée dans la suspension capillaire, elle nous explique que ses cheveux courts l’ont contrainte à faire évoluer la pratique traditionnelle. Elle a donc opté pour des attaches à même la tête ! Inutile de dire que la douleur s’en trouve décuplée puisque la corde lacère jusqu’au visage.

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« Manipulaciones », d’Elena Zanzu © Phillippe Theunissen

Travail autour du consentement, Manipulaciones explore les dynamiques de pouvoir à travers un pacte qu’établit l’artiste avec le public et les volontaires. Ce soir-là, une jeune femme a été mise à contribution pour manipuler indirectement Elena Zanzu. Rassurante, une voix off issue d’une application rappelle les règles de sécurité et précise bien les consignes. C’est tiré par les cheveux et pourtant la volontaire se prête volontiers au jeu, tout comme le premier rang, qui finit par tirer sur une corde pour qu’Elena Zanzu traverse la scène de cour à jardin !

Cette troublante expérience fait bouger les lignes en soulevant des questions éthiques : que se passe-t-il lorsqu’un corps humain est, de façon consensuelle, attaché, torturé et manipulé sur scène ? Peut-on partager la douleur sous prétexte d’art ? Peut-on faire confiance à une intelligence artificielle ? Qu’est-ce qui définit notre humanité ? Aujourd’hui, existe-t-il une place pour le soin, la bienveillance, l’attention ? Concernée par la neurodiversité, cette jeune femme se distingue effectivement de la norme par des spécificités non seulement neurologiques mais artistiques et son point de vue est passionnant par les questions philosophiques posées.

Instabilité, fragilité, originalité… Il ressort de ces propositions une mise en avant de notre vulnérabilité, que le Covid a permis de conscientiser davantage. Admettre ses faiblesses pour mieux en tirer parti : voilà une des leçons à tirer de cette épreuve. La mise en avant des processus participe de la même logique. Pour la moitié des spectacles, les équipes ont intégré les étapes de fabrication à leur spectacle. Malgré l’aspect parfois fastidieux, cela a le mérite de partager les aléas de la création, comme de la condition humaine. Cela donne à voir, de façon plus ou moins spectaculaire, d’autres réalités : la solitude ; les difficultés de vivre, de créer ; les risques, notion inhérente au cirque. 

Léna Martinelli


Le Poids de l’âme, tout est provisoire, de Chiara Marchese

Piñatas don’t cry, d’EDO Cirque

  • Du 3 au 4 mars 2022, à La Traverse, Cléon dans le cadre de Spring Festival

China Series, de Julian Vogel

  • Du 22 au 31 octobre, au Festival Circolo, Tilburg (Pays-Bas)
  • Du 1er au 9 novembre, au Festival On the Edge, Vienne (Autriche)
  • En janvier 2022, au Plus Petit Cirque du Monde, Bagneux
  • Du 1er au 13 février, au Centre Culturel Suisse, Paris

Pli, d’Inbal Ben Haim

Manipulaciones, d’Elena Zanzu

  • Du 3 au 5 juin 2022, à Mercat de les Flors, Barcelone (Espagne)

Spectacles vus dans la cadre des présentations publiques des lauréats circusnext 2021

10e édition, du 30 septembre au 2 octobre 2021

Théâtre de la Cité Internationale • 17, boulevard Jourdan • 75014 Paris


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Reportage aux présentations publiques des lauréats circusnext 2021, par Léna Martinelli