L’équation des vertiges
Laura Plas
Les Trois Coups
Grâce à une mise en scène et une distribution remarquables, Christophe Rauck nous fait explorer les vertiges de l’œuvre de Jonas Hassen Khemiri. Diptyque aux allures de palais des glaces, « Presque égal, presque frère » offre un troublant et passionnant miroir de l’époque. Une réussite !
Peu à peu, les Amandiers ont perdu leur allure de chantier. Si certains regretteront la chaleur du Théâtre Éphémère, du moins, les salles sont-elles rutilantes. Pour sa pendaison de crémaillère artistique, Christophe Rauck a l’audace de monter des textes de Jonas Hassen Khemiri. Cette exploration en terrain inconnu est d’autant plus pertinente que l’œuvre du dramaturge suédois n’est pas si souvent représentée sur les « grandes » scènes.

Et pourtant, quel fascinant miroir de notre époque présente-t-elle. On le ressent d’autant mieux que Christophe Rauck nous propose un diptyque. Ainsi, [Presque égal, presque frère] nous fait-il percevoir ce que l’argent fait à nos rapports aux autres et à nous-mêmes. Dans J’appelle mes frères, le même délitement est engendré par la peur. À chaque fois, les pièces saisissent par leurs interstices géniaux, ces trous du texte qui laissent place à l’interrogation, voire à l’inquiétude du spectateur.
« Ah, je croyais que.., Ai-je bien compris ? ». D’ailleurs, le spectacle s’ouvre presque sur ces mots : « Non, ne croyez pas à ce que vous entendez ! ». Ajoutons que J.H Khemiri excelle à révéler le hiatus entre ce qu’on dit et ce qu’on tait, ce qu’on imagine (avec de magnifiques scènes de délires paranoïaques campées par David Houri ou Mounir Margoum) et le réel. L’intime est contaminé par l’air du temps. De fait, récit et monologue grignotent intelligemment le dialogue.
Kaléidoscope Khemiri
Néanmoins, les textes restent résolument théâtraux et ce jusqu’à jouer des adresses au public, jusqu’à créer une porosité entre lieu de l’action et lieu de la représentation. Malins, complexes, manipulateurs, ils nous embarquent dans une sorte de palais des glaces où, alors qu’on riait aux éclats, une phrase qu’on n’avait pas même envisagée nous glace soudainement. Ce sont de constants revirements, autant d’images d’une époque qui tangue aux vertiges des incertitudes.
Certes, les pièces fonctionneraient très bien isolément. On peut même se demander si la densité et la cohérence de J’appelle mes frères ne nuisent pas à la réception de [Presque égal, presque frère]. Un entracte de quinze minutes ne suffit pas à dégager tout le bouquet de la première œuvre. Cependant, il est plus qu’intéressant d’entendre les échos entre les pièces. C’est en tout cas ce que la distribution met en évidence.

Or, sur ce point, on pouvait difficilement rêver mieux. On retrouve avec plaisir Mounir Margoum sur les planches des Amandiers, lui qui les a si souvent arpentées, notamment avec Jean-Louis Martinelli. La plasticité et la facétie de son jeu sont de vivants échos à l’écriture de Khemiri. Virginie Colemyn est aussi extraordinaire. On irait même jusqu’à penser que son humanité, sa finesse de jeu dans des rôles qui paraissent plus secondaires, permettent de remettre en cause cette relégation des derniers de cordées. Elle a une résonance politique. On retrouve encore avec joie Servane Ducorps, toujours juste, et Julie Pilod particulièrement en verve pour composer des figures satiriques (une démarcheuse téléphonique ou un double machiavéliquement intéressé). Enfin, on découvre le grand talent de Lahcen Razzougui, Bilal Slimani et David Houri. Superbe équipe.
Voyages dans un fauteuil
Une des qualités de Christophe Rauck est comme souvent de faire la part belle aux acteurs. Sa mise en scène ne s’encombre pas d’accessoires. Quand on en trouve sur scène, (telles ces feuilles de papiers si joliment tombées des cintres), ils ne prennent sens que par le jeu. Le bi-frontal, quant à lui, donne à la scène des allures de piste où les personnages se démènent, pris au piège d’un jeu social pourri. Ce dispositif situe surtout notre point de vue. Le rendant toujours partiel, il ménage donc des surprises, voire des coups de théâtre.

Pour autant, ce plateau nu accueille des trouvailles fortes de scénographie et de mises en scène. Nous voilà enveloppés à notre arrivée en salle par un ballet glissant d’astres : extraterrestres spectateurs de l’humaine comédie, puis nous serons baignés par des équations, parcourrons la distance qui sépare les États-Unis d’une capitale enneigée du vieux continent… Que de voyages dans un fauteuil !
Enfin, le metteur en scène parvient à faire un usage pertinent et pondéré des projections (en direct ou pas de textes, vidéos). Pas de coquetterie ou d’effet de mode. La projection fait toujours sens, à l’instar encore du très judicieux travail sur les lumières d’Olivier Oudiou, ou de la création musicale bienvenue de Sylvain Jacques. Par cette délicatesse, le spectacle laisse une place importante aux spectateurs. Belle expérience et belle harmonie avec la complexe et passionnante partition de Jonas Hassen Khemiri.
Laura Plas
Presque égal, presque frère, de Jonas Hassen Khemiri
Les textes J’appelle mes frères et [ Presque égal à ] sont traduits par Marianne Ségol et édités aux Éditions Théâtrales
Mise en scène : Christophe Rauck
Avec : Virginie Colemyn, Servane Ducorps, David Houri, Mounir Margoum, Julie Pilod, Lahcen Razzougui, Bilal Slimani, Aymen Yagoubi et Wassim Jraidi (en alternance)
Durée : 3 h 30 (avec entracte)
Dès 14 ans
Théâtre Nanterre Amandiers • 7,avenue Pablo Picasso • 92000 Nanterre
Du 21 janvier au 21 février 2026, du mardi au vendredi à 19 h30, le samedi à 18 heures et le dimanche à 15 heures
De 5 € à 35 €
Réservations : en ligne ou 01 46 14 70 00
À découvrir sur Les Trois Coups :
☛ Anatomie d’un suicide, Alice Birch, par Léna Martinelli
☛ Toute ma vie j’ai fait des choses que je ne savais pas faire, Rémi de Vos, par Bénédicte Fantin
Photos : En une visuel Nanterre Amandiers © Halbergman ; les autres © Géraldine Aresteanu


