La rose, le blues et le Petit Prince
Laura Plas
Les Trois Coups
Intelligemment mis en scène et porté par quatre acteurs talentueux, « Rose » parvient à évoquer l’épineuse question de la dépression à hauteur d’ados. Humour et heureux décalages sont au service d’une belle histoire d’amitié entre une Rose qui ne veut pas vivre et un prince qui l’aurait bien voulu.
Il n’y a pas à dire, la compagnie Bluff a le coup d’œil pour repérer les textes. Grâce à elle, on avait déjà découvert le délicieux Poids des fourmis de David Paquet qui nous faisait suivre les tribulations de deux adolescents révoltés. Cette fois, la compagnie s’empare d’un texte plus mélancolique, même s’il est plein d’humour. Rose d’Isabelle Hubert évoque en effet la difficulté d’accompagner un adolescent malade de dépression : sujet tout aussi actuel et bien complexe.
C’est l’histoire d’une mère désemparée, une mère qui, jeune, voulut aussi mourir et se demande si ce mal de vivre est héréditaire. Une consultation chez le psychologue sert de porte vers son passé. On y bascule au temps où Rose, comme la fleur dont elle porte le nom, piquait tous ceux qui se targuaient de l’aider. Célia Gouin Arsenault donne toute crédibilité à ce personnage d’écorchée vive au franc parler. Elle saura sans doute parler au jeune public.
Bye bye la litanie parentale !
Le va-et-vient entre présent et passé, plus exactement le dialogue souvent conflictuel entre Rose grandie et Rose ado, évite de faire entendre la voix des parents. À peine sont-ils évoqués par une voix off. Pas de prêchi-prêcha donc, pas de « tu verras, ça va passer » ou de « Je ne comprends pas, tu as tout pour toi. » Rose se parle à elle-même et s’envoie paître souvent. Les altercations sont vraiment drôles, pleines de verve.

Le texte regorge de trouvailles. L’autrice fait entrer un jeune homme isolé par la maladie, contraint à l’obscurité, dans l’univers de Rose. C’est un être à part, un petit prince qui va se mettre à apprivoiser cette rose. On le voit, la pièce se nourrit de la lecture de Saint-Exupéry, sans la singer. Ces deux-là n’ont pas grand-chose en commun, mais l’amitié naît. Avec des ratés et des accrochages d’abord, le feu prend et les réchauffe tous les deux.
Le personnage de Victor, inspiré d’une histoire réelle, a une maladie mortelle : sa peau est irradiée par le moindre rayon de lumière. Rose ne veut plus voir la lumière du jour, lui ne peut plus voir le soleil sans risquer de mourir. Il a quinze ans, c’est un survivant, curieux de tout, privé de beaucoup. Felix Lahaye donne toute la candeur et la maturité à ce jeune homme singulier. Le reste de la distribution est tout aussi réussie. On retrouve avec grand plaisir Pierre Yves Charbonneau en bonhomme et discret psychologue. Enfin, Éva Daigle est très juste.

Quant à la scénographie et le mise en scène, elles sont efficaces. La division spatiale du plateau suffit à distinguer présent et passé. Une plateforme inclinée délimite le bâtiment G où se rencontrent, puis se retrouvent de nuit les adolescents à la barbe du gardien. Il suffit de jeux de lumière pour que ce même espace nous révèle les appartements alentours, ou encore exprime la dépression. Le carré se fait alors ovale, trou noir qui tourbillonne d’idées tristes et encercle Rose.
La fille de l’autrice a vécu ce tourbillon. Quand elle en est sortie, elle a voulu raconter cet après qu’on ne parvient pas à voir, quand on est dans le bleu. C’est aussi ce que fait ce spectacle en nous faisant rire, en nous montrant que l’amitié existe, en nous faisant voyager entre les temps.
Laura Plas
Rose, de Isabelle Hubert, Isabelle Hubert
Le texte est édité chez L’Instant Même
Site de la cie Bluff
Mise en scène : Mario Borges et Carol Cassistat
Avec : Pierre-Yves Charbonneau, Éva Daigle, Célia Gouin-Arsenault et Félix Lahaye
Durée : 1 heure
Dès 11 ans
Théâtre Paris Villette • 211, avenue Jean Jaurès • 75019 Paris
Du 28 janvier au 7 février 2026 (sauf le 14), les mercredis le jeudi 29 à 20, à 22 h 15, le jeudi 5 février, les vendredis et samedis à 19 heures, le dimanche 30 à 15 h 30
De 9 € à 24 €
Réservations : en ligne • Tel. : 01 40 03 72 23 • Mail
Tournée
• Les 10 et 11 février, Le Grand Bleu, à Lilles (59)
À découvrir sur Les Trois Coups :
☛ Focus ado, Le Poids des fourmis, Théâtre Bluf, La Manufacture, festival Off, Avignon
Photos : © David Ospina


