« Un amour impossible », de Célie Pauthe, Ateliers Berthier à Paris

« Un amour impossible » © Élisabeth Carecchio

Transformation réussie d’un « je » en « nous »

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Le spectacle commence par des funérailles. Pourtant, revenant sur leur passé, une mère et sa fille vont renouer ensemble le fil de leur histoire. Aux Ateliers Berthier, Maria de Medeiros et Bulle Ogier triomphent dans « Un amour impossible ».

Célie Pauthe a été bouleversée par ce roman en grande partie autobiographique de Christine Angot. Frappée par la puissance de cette rencontre entre une mère et sa fille, elle a eu envie de faire entendre ces paroles où s’opère ce partage littéralement théâtral : « la transformation d’un je en nous ». À sa demande, la romancière a alors livré une adaptation pour la scène. Et sous sa direction, Maria de Medeiros et Bulle Ogier prêtent leurs voix au dialogue entre Rachel et Christine.

Ce sont les trente dernières pages qui constituent le cœur du spectacle. D’abord emmêlée, la pelote de laine se déroule peu à peu jusqu’à ce que la vérité éclate : l’inceste. Plutôt que de rendre compte de l’évolution de cette relation au cours du temps, par le biais de la narration, on voit les deux personnages aux différents âges : enfance, adolescence, puis âge adulte. Ainsi, la pièce de théâtre existe par elle-même, avec ses règles propres, sa structure, son rythme et ses ellipses. De la Z.U.P. à Châteauroux dans les années 1960, à l’appartement de Reims dans les années 1970, puis à l’appartement de la fille dans les années 2000 et, enfin, ce restaurant parisien où ont lieu les ultimes rendez-vous, ce sont deux existences qui s’écoulent. Sauf que la vie n’est pas un long fleuve tranquille…

Comment le lien mère-fille dépasse-t‑il l’épreuve du temps ? Après le difficile partage de l’amour à trois (Aglavaine et Sélysette), l’incapacité de l’homme à aimer (la Bête dans la jungle et la Maladie de la mort), les empêchements à l’amour (Bérénice), Célie Pauthe poursuit sa recherche sur les variations des formes, l’inaptitude ou du moins les difficultés de l’amour. Dans le spectacle, le premier amour impossible est bafoué d’emblée par le refus de l’homme d’envisager une véritable union avec une femme issue d’une modeste famille juive, et le second, entre la mère et l’enfant, fruit de cette relation, est un amour profondément blessé.

« Un amour impossible » © Élisabeth Carecchio
« Un amour impossible » © Élisabeth Carecchio

Du je au nous et du privé au politique

La tragédie naît de cet amour condamné, vicié à la racine, un amour qui porte atteinte à la personne privée en l’assignant à sa condition sociale. Un amour qui écrase et humilie au lieu de donner confiance. Pour autant, cette histoire n’est‑elle qu’une affaire privée ? L’auteur précise sa démarche : « Je ne raconte pas mon histoire. Je ne raconte pas une histoire. Je ne débrouille pas mon affaire. Je ne lave pas mon linge sale. Mais le drap social. ». En effet, la force absolue du roman, c’est qu’à travers cette histoire singulière, c’est l’ensemble de la société qui entre en jeu. Le privé bascule dans le politique, car tout repose sur des principes de domination et de pouvoir entre classes sociales et races. Ces principes‑là ne s’insinuent‑ils pas dans les conduites les plus intimes, la sphère amoureuse, la sphère éducative ?

« Ma mère. Une femme. Un monde. Un rapport. L’amour pour la mère. Le lien dont sont tissés tous les autres liens », insiste Christine Angot. Or, la pièce met bien en évidence comment cet amour familial, dans son manque ou son trop-plein, est le premier qui nous guide dans l’existence, qui nous ouvre au monde et qui ensuite peut déterminer tous les autres. Comme il est ardu, mais beau, ce chemin parcouru par les deux femmes, la mère, digne malgré ses faiblesses, et la fille, tenace dans sa révolte jusqu’à son émancipation !

Telle une tragédie classique, le spectacle repose sur une unité de lieu et de temps (une journée continue). Au défi narratif s’en ajoute un autre : faire incarner les personnages à ces différents âges. Célie Pauthe relève avec brio le premier, par un récit fluide. Les actrices brillent, quant à elles, par leur prestation. À fleur de peau, mais sans fioritures. Elles ne sortent quasiment pas de scène, ont à restituer un texte dense. Littéralement pénétrées par les mots, elles transmettent une riche palette d’émotions. Toutes deux jouent magnifiquement de cet « accordéon des mémoires affectives, déposées dans le corps ». Elles sont bouleversantes d’humanité. 

Léna Martinelli


Un amour impossible, d’après le roman et l’adaptation de Christine Angot

Mise en scène : Célie Pauthe

Avec : Maria de Meideros et Bulle Ogier

Photos : Élisabeth Carecchio

Ateliers Berthier • 1, rue André‑Suarès • 75017 Paris

Réservations : 01 44 85 40 40

Site du théâtre : http://www.theatre-odeon.eu

Courriel de réservation : http://billetterie.theatre-odeon.eu

Du 25 février au 26 mars 2017, du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 15 heures, relâche exceptionnelle dimanches 26 février et 12 mars

Durée : 1 h 40

De 15 € à 41 €

Tournée

  • Le 6 avril 2017, au Théâtre Anne‑de‑Bretagne, Vannes