« Un jour, je reviendrai », de Jean-Luc Lagarce, Théâtre Sartrouville Yvelines

Un-jour-je-reviendrai-Lagarce-Sylvain-Maurice © Christophe Raynaud de Lage © Christophe Raynaud de Lage

Revenants

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Sylvain Maurice retrouve Vincent Dissez pour une création qui articule deux textes de Jean-Luc Lagarce : L’Apprentissage et Le Voyage à La Haye. Servi par un acteur exceptionnel et une mise en scène lumineuse, cet autoportrait sans complaisance regorge de vie.

Il voulait revenir. Il est revenu. Il ne cessera de revenir. Jean-Luc Lagarce nous a quittés en 1995, emporté par la maladie, mais sa parole, son esprit continuent d’hanter le théâtre. C’est même l’un des auteurs les plus joués dans le monde francophone.

Sylvain Maurice a eu la bonne idée d’associer deux courts récits ; deux textes sous-tendus par la nécessité – celle de raconter – à la veille de sa disparition. Alors que L’Apprentissage s’achève sur une résurrection, Le Voyage à La Haye s’ouvre sur la maladie, dont on comprend vite qu’elle sera fatale.

Objet de soins, d’attentions, de désirs

Obnubilé par la mort depuis sa plus tendre enfance, l’auteur l’a toujours côtoyée, peut-être pour mieux l’apprivoiser, lui qui décéda à l’âge de 38 ans. De nombreux morts habitent son œuvre, souvent à travers les vivants. À commencer par lui ! Dans son Journal, Jean-Luc Lagarce se présente comme « un mort revenu parmi les vivants ».

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© Christophe-Raynaud de Lage

Il est, il a été, il sera, tandis qu’il aurait pu être. Ces deux brefs récits autobiographiques ont été effectivement écrits alors qu’il se savait déjà condamné par le sida. Dans le premier texte – à l’origine une commande sur le thème de la naissance – il raconte le progressif retour à la vie, après une opération : la présence réconfortante de A, à ses côtés, qu’il invente avant de se faire de plus en plus précise ; les yeux qui peinent à s’ouvrir ; les humiliations subies, la hargne, l’attente… En rémission dans le second, il rejoint des acteurs dans sa dernière tournée théâtrale. Lors de ce voyage, il revisite certains moments de sa vie, pose un regard sensible sur l’écosystème théâtral, ses amours, les faux-semblants.

Écriture en mouvement

La mort est omniprésente. Pourtant, l’auteur n’en parle pas de façon explicite. C’est déjà un défi en soi ! Loin de nous plomber, les mots nous apaisent presque, grâce à la pudeur, et même la légèreté de son auteur. Son style est effectivement inimitable : la mise en abîme, le goût des variations et la musicalité, la maîtrise des paradoxes et l’obsession de la précision… Il donne aussi l’impression d’écrire au présent, car le narrateur est sans cesse en train de reformuler sa pensée pour trouver l’expression la plus juste. Malgré l’effet comique de la ritournelle, ces incises sont vertigineuses.

D’une écriture plus libre, Le Voyage à La Haye s’apparente davantage au témoignage. L’observation n’en demeure pas moins d’une rare acuité. Entre émotion et ironie, l’artiste y fait son ultime tour de scène. Cette tournée d’adieux est aussi drôle que poignante, car l’auteur s’y dévoile encore plus. Les textes se répondent parfaitement, comme en miroir avec, en creux, le même désarroi face à la solitude, ponctué d’incroyables pulsions de vie.

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© Christophe-Raynaud de Lage

Cinq ans après le succès de Réparer les vivants, l’adaptation théâtrale du roman de Maylis de Kérangal (lire la critique ici), qui raconte une course contre la montre pour maintenir un greffé en vie, Vincent Dissez fait d’un mort un revenant. Il fallait un acteur audacieux mais délicat, comme lui, pour relever ce défi. En effet, il s’empare de cette langue avec finesse et profondeur, incarnant un auteur qui écrit, plutôt qu’un personnage. Sur le fil, tel un fantôme tenu par le désir de théâtre, irradiant de sa présence, il donne une résonance toute particulière à ces mots vibrants, leur restitue toutes les nuances, avec un travail précis de l’adresse au public. Après un corps à corps avec la mort, l’interprète se met magistralement à nu pour restituer la force et la vulnérabilité de Lagarce.

Urgence

Complices de longue date, lui et Sylvain Maurice ont su apporter les respirations nécessaires à ce flux discontinu de pensées. La direction d’acteur est précise. Pour le premier monologue, le metteur en scène a aussi trouvé un dispositif adapté. Très épurée, la scénographie ne cherche pas à illustrer ; elle laisse la place au jeu. Sylvain Maurice place son acteur face au public sans toutefois faire entrer les spectateurs par effraction dans la maladie. Les effets de lumière et la bande son rythment l’espace et le temps. Comme emprisonné, l’auteur raconte d’abord son lent réveil. Ensuite, les éclairages accompagnent sa progressive renaissance, de la douche aux carrés de lumière, jusqu’au long chemin qui le mène sur l’autre rive. Plutôt que l’univers médical, la mise en scène traite de la liberté de mouvement.

Un-jour-je-reviendrai-Lagarce-Sylvain-Maurice © Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

Dans le second texte, des couleurs artificielles viennent perturber le registre réaliste. Bien que d’apparence plus anecdotique, Le Voyage à La Haye est aussi placé sous le signe de l’urgence, ce que la mise en scène traduit bien : « Les deux textes parlent de la même chose, mais pas avec les mêmes ressorts dramaturgiques, ni le même moteur », précise Sylvain Maurice.

En cette période de sinistrose, cet hommage au théâtre qui fait parler les morts est plutôt bienvenu. Certes, le spectacle évoque la maladie mais son écriture – moteur puissant pour tenir – lui confère une belle vitalité. Le titre l’exprime tout à fait : Un jour je reviendrai est un pied de nez à la mort et suggère que l’œuvre aura une postérité. Le choix du futur concentre notre attention sur la lueur d’espoir. L’espoir d’un retour à travers la célébration du théâtre. 

Léna Martinelli


Un jour je reviendrai, de Sylvain Maurice

L’Apprentissage et Le Voyage à̀ La Haye sont publiés aux Solitaires Intempestifs

Mise en scène : Sylvain Maurice

Avec : Vincent Dissez

Assistante à la mise en scène : Béatrice Vincent

Scénographie : Sylvain Maurice, en collaboration avec Vincent Neri

Lumière : Rodolphe Martin

Son et régie : Cyrille Lebourgeois

Régie générale : André Neri

Costumes : Marie la Rocca

Durée : 1 h 30

Théâtre Sartrouville Yvelines-C.D.N. • 8, place Jacques-Brel • 78500 Sartrouville

Du 1er au 23 octobre 2020, mercredis et vendredis à 20 h 30, jeudis à 19 h 30, samedis à 17 heures, relâche du dimanche au mardi inclus

Réservations : 01 30 86 77 79 et en ligne ici et ici

De 6 € à 28 €

Bus depuis la Place de l’Étoile, départ 1 h 15 avant le début de la représentation. Retour vers Paris à l’issue du spectacle (réservation indispensable).

Garderigolos les vendredis : pendant que les parents assistent au spectacle, le théâtre garde les enfants âgés de 3 à 10 ans durant la représentation

Bords de scène, les jeudis, à l’issue de la représentation

Tournée

• Les 2 et 3 décembre au Théâtre de Lorient, centre dramatique national


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ « Le jour où il reviendra… », par Fabrice Chêne

☛ « Portrait littéraire, théâtral (et humoristique !) d’une vie intime », par Lorène de Bonnay

☛ « Une étoile filante dans le ciel parisien », par Estelle Gapp