« Victor ou les Enfants au pouvoir », de Roger Vitrac, Théâtre de la Ville à Paris

« Victor ou les Enfants au pouvoir » © Jean-Louis Fernandez

« Victor » enfin grand !

Par Olivier Pansieri
Les Trois Coups

Le Tout-Paris s’écrase au Théâtre de la Ville pour la première de « Victor ou les Enfants au pouvoir » de Roger Vitrac, mis en scène par le directeur Emmanuel Demarcy‑Mota. Rumeurs et papotages vont bon train. Un instant plus tard, plus personne ne bronche. Un très grand spectacle s’offre aux yeux, et aux cœurs, de ceux qui en ont encore. Vitrac lui-même disait, peu de temps avant de mourir : « Tu verras quand je serai jeune… ». Eh bien, cette fois ça y est !

Il n’est pas sûr que Jean Anouilh ait rendu un si grand service à la pièce en lui donnant enfin, en 1962, sa notoriété. Il nous l’a fait classer, en effet un peu vite, dans le fourre-tout facétieux de l’absurde, entre Jarry et Ionesco. Demarcy-Mota préfère y voir une œuvre moins datée, fantastique et profonde sur l’individu et sa solitude.

Pour que les choses soient claires, il la situe dès le départ dans un cadre anonyme. Une cage translucide, elle-même enchâssée dans une autre cage, aussi claire mais plus haute, dont rien ne dit qu’elle-même ne soit pas enchâssée dans une cage plus haute… « Un village de damnés », écrit le metteur en scène. Des feuilles mortes jonchent le sol, peut-être tombées de cet arbre dont on voit les racines, comme par en dessous, qui pendent des cintres. Juste quelques-unes pour l’instant. Le scénographe Yves Collet peut être fier de lui : pour un beau cauchemar, c’est un beau cauchemar ! Il en sourd une paisible angoisse.

Un Hamlet de neuf ans, pervers et premier de la classe, y mène l’enquête sur les dessous cracras de la Famille, du Travail et de la Patrie. « Ose dire que tu n’as pas couché avec mon père » sort-il froidement à la bonne, après avoir brisé un des deux vases de Sèvres, symbole du couple et de l’harmonie, qui trônaient sur la cheminée. Ici, le haut du mur, sur lequel notre enfant terrible est monté et d’où, calmement, délibérément, il le laisse tomber.

Serge Maggiani confondant de veulerie

« C’est un œuf de cheval, un gros coco de dada » bêtifie-t-il, moitié pour faire son dadaïste, moitié pour contrefaire son père, Charles Paumelle incarné par un Serge Maggiani confondant de veulerie. Ce père volage si fort pour montrer le mauvais exemple, en faisant cocu un patriote, le bon Antoine, qui en devient fou. Victor-Hamlet, lui, fait semblant ! Pour faire tomber les masques, que portent d’ailleurs les personnages. Une trouvaille. Esther, six ans, la petite voisine, lui a tout révélé des turpitudes de Thérèse, sa maman. Enfin, presque tout. Victor va encore découvrir que la gamine est sa demi-sœur, qu’autrement dit, ils ont le même père.

Dès lors, Victor n’aura de cesse que d’avoir poussé tout son monde à bout, et même au-delà. Cet enfant tueur est animé des mêmes mauvaises intentions que le valet de Mademoiselle Julie. Il ne sera content que quand tous seront morts, lui compris, le jour de son anniversaire ! Les racines, alors, auront envahi tout l’espace vital, comme un monstrueux arbre généalogique. Parlons-en d’ailleurs. Antoine Magneau, c’est le père pour rire, celui qui va se pendre à la fin. Hugues Quester en fait un persifleur désespéré, une épave formidable à la Dostoïevski, « éternel mari » mort-vivant. Lui et Victor (Thomas Durand) se jaugent et se défient en une inoubliable pavane funèbre. Le vrai père, on l’a dit, étant une ordure.

Quant à l’ami de la famille, le général Lonségur (Philippe Demarle), il faut le voir faire son tour de piste, chevauché par l’affreux jojo. Un numéro de cirque digne du meilleur Fellini, avec la débandade de la sainte famille devant cette version, clairement équivoque, du « à dada » des petits garçons. Pour rester dans les attractions : entrée de la fatale Ida Mortemar. Moulée dans une robe longue, Laurence Roy prête sa beauté pince-sans-rire à cette sphinge aux sphincters rebelles. « Quinze immeubles à Paris, un château dans le Périgord, une villa à Cannes… » Mon cul ! » comme dira Zazie. Un ange de la mort pétomane, que Victor adopte aussitôt.

Valérie Dashwood extraordinaire

Sa mère (Élodie Bouchez) s’inquiète. Elle tentera bientôt d’étouffer sous un oreiller son cocufieur de mari, pour la plus grande joie de leur fils qu’il vient de fesser jusqu’au sang. Quelle troupe, entre parenthèses ! La même en gros que d’habitude. Ils sont tous extraordinaires. Valérie Dashwood notamment, et Anne Kaempf qui traverse la pièce, les yeux grands ouverts sur l’horreur, souffre-douleur somnambule de sa mère indigne. À l’avant-scène, il y a un bassin rempli d’eau, où mère et fille vont barboter, l’une pour y tromper ennui et mari, l’autre s’y noyant bravement.

Gertrude, Ophélie… Plus que jamais on songe à Hamlet, notamment à celui d’Ostermeier. De même quand les enfants Esther et Victor montent sur la table, rejouant la scène du théâtre dans le théâtre, par laquelle le prince piège l’usurpateur. Ici, tout adulte. Une magistrale mise en scène, qui rend justice et grâces à un pur chef-d’œuvre. Ne pas vous fier à l’affiche, ce visage de bambin à demi-ensanglanté, qui met sur une fausse piste. Le Victor de Demarcy-Mota est un modèle de bonne santé. Au propre comme au figuré, il pète le feu ! 

Olivier Pansieri


Victor ou les Enfants au pouvoir, de Roger Vitrac

Mise en scène : Emmamuel Demarcy-Mota

Avec : Thomas Durand, Serge Maggiani, Élodie Bouchez, Sarah Karbasnikoff, Anne Kaempf, Hugues Quester, Valérie Dashwood, Philippe Demarle, Laurence Roy, Stéphane Krähenbühl

Assistant à la mise en scène : Christophe Lemaire, Stéphane Krähenbühl

Scénographie et lumières : Yves Collet

Musique : Jefferson Lembeye

Costumes : Corinne Baudelot

Maquillage : Catherine Nicolas

Accessoires : Clémentine Aguettant

Collaboration artistique : François Regnault

Sculpture racines : Anne Leray pour Espace et Cie

Photo : © Jean-Louis Fernandez

Théâtre de la Ville • 2, place du Châtelet • 75004 Paris

Réservations : 01 42 74 22 77

http://www.theatredelaville-paris.com/

Du 6 au 24 mars 2012, du mardi au samedi à 20 h 30, dimanche à 15 heures, samedi 24 mars 2012 à 15 heures

Durée : 1 h 50

25 € | 19 € | 14 €

Tournée :

  • Comédie de Saint-Étienne : 28,29 et 30 mars 2012
  • La Coursive, scène nationale de La Rochelle : 4 et 5 avril 2012
  • T.N.B., Rennes : du 3 au 13 avril 2012
  • Théâtres de la ville de Luxembourg : 18 et 19 avril 2012
  • L’Apostrophe, Cergy-Pontoise : du 23 au 25 avril 2012
  • La Comédie de Reims : du 30 avril au 5 mai 2012