« Yé ! (L’eau) », Circus Baobab, La Scala Paris

Yé-L'eau-Circus-Baobab © Metlili.net

Les (Im)pulsions de vie du cirque guinéen

Par Florence Douroux
Les Trois Coups

Devenu l’un des fleurons du cirque africain, le Circus Baobab signe un spectacle généreux autour d’une problématique grave. L’eau, la soif, l’urgence vitale, mais aussi l’entraide et la survie : une épopée menée tambour battant par treize danseurs et acrobates, dans une mise en cirque de Yann Ecauvre.

Les origines du Circus Baobab remontent à 1998, date à laquelle le réalisateur Laurent Chevallier, qui a déjà tourné plusieurs films en Guinée, souhaite réaliser un long métrage sur un cirque itinérant guinéen. Le projet est activement soutenu par le ministre de la culture alors en poste, séduit par la perspective d’une rencontre entre les arts traditionnels du pays et les techniques occidentales du cirque. Pierrot Bidon, fondateur de la compagnie Archaos, est invité dans l’aventure : fasciné par les acrobaties au sol des jeunes guinéens, qui s’entraînent pieds nus sur la plage, il rêve de les faire voler. Il imagine un baobab géant, sur lequel accrocher cordes et trapèzes. En mars 2000, avec la Légende du singe tambourinaire, une histoire est née.

Après quelques années de pause, elle prend un nouvel essor, avec un ancien de la troupe, Kerfalla Bakala Camara, qui reprend le flambeau d’un cirque social, œuvrant pour les jeunes des quartiers défavorisés de Conakry. « Certains enfants ne connaissent même pas leur date de naissance, ils ne savent ni lire ni écrire. Il faut avant tout leur créer une identité », explique-t-il. « Nos petits frères doivent eux aussi accomplir leur rêve », témoignent les acrobates.

Yé (L’eau), qui voit le jour en mars 2022, estdéjà riche de succès à travers le monde. La thématique est choisie avec Yann Écauvre, fondateur du Cirque Inextrémiste, sollicité pour la « mise en cirque ». L’eau, « Yé » en Soussou : un enjeu écologique urgent dans un pays qui meurt de soif, alors qu’il croule sous les déchets en plastique. Au-delà de la gravité du propos, les treize jeunes acrobates et danseurs se jettent à corps perdus dans une joyeuse démonstration de survie collective avec une énergie débordante du plaisir d’être là.

Joutes acrobatiques

Au milieu de la scène, sur un plateau nu délimité par deux couloirs jonchés de bouteilles d’eau en plastique vides, trône, seule, une bouteille d’eau pleine. Ultime trésor, dont s’empare une femme, à la dérobée. Chaque gorgée est une parcelle de vie dont elle craint visiblement d’être privée. À raison. Chacun déboule sur scène et la bouteille, arrachée, vole de mains en mains. Affrontements, rixes, disputes, la soif génère la brutalité. Danseurs et acrobates, dans l’urgence d’une cause vitale, s’agressent et s’esquivent, se jettent à terre ou se propulsent dans les airs dans une lutte acharnée, que rien ne semble pouvoir apaiser.

Ces séquences montrent l’étendue du savoir-faire du collectif : danse, contorsions, acrobaties au sol, colonnes à deux ou trois avec équilibres, pyramides avec équilibres. Corps jaillissants dans les airs ou s’enroulant au sol, comme des mêlées sportives, saltos multiples s’enchaînant dans une chorégraphie très dansée : quel rythme ! Quelle énergie ! De ces tableaux de vive confrontation, jaillit, inévitable, cette question : où est la solution ? Que faire lorsque l’eau disparait ? C’est l’enjeu viscéral de ces corps à corps que l’on dirait, parfois, de petites mises à mort. Celui qui a le luxe de boire est jalousé, hué, conspué. Pas de quartier pour lui, il est le roi du monde, mais c’est un exclu. Tout ce propos est prétexte à autant de portés que de chutes, de sauts et de voltiges, exécutés par un collectif qui ne fait pas semblant. Sans le moindre agrès, ils n’ont que leurs mains pour s’empoigner et leurs corps pour se jouer de la gravité.

Verticalité retrouvée

Mais Yé ! (L’eau) est aussi – et tant mieux – un spectacle avec points d’orgue, instants d’équilibres, précieux et fragiles, qui tient le public en haleine, plus encore que l’enchaînement des prouesses acrobatiques : entre les séquences de lutte dictées par un instinct (presque animal) de survie contre la soif, des moments de trêve ponctuent le spectacle, en lui donnant une salutaire respiration. Ce ne sont peut-être pas les plus spectaculaires, mais ce sont les plus touchants. Ainsi, le tableau du cadre coréen (sans appareil) qui signe l’entraide des assoiffés : d’une pyramide remplaçant le portique, deux porteurs saisissent les mains des plus faibles, balancent délicatement les corps encore inertes, avant de les propulser dans un saut qui semble les rendre à la vie.

Secourir l’autre, tenter la survie ensemble est le message de ces tableaux : un acrobate tente, à maintes reprises, de porter deux corps sans mouvement glissant à terre comme deux poupées molles ; formant une chaîne solidaire, le groupe s’évertue à ranimer le corps immobile d’un des siens, en le faisant rebondir de mains en mains…. Un tableau magnifique !

© Metlili.net

Que dire enfin de ce moment de prise à témoin, par celui qui, seul sur scène, s’immobilise et nous regarde ? Le corps qu’il porte en équilibre, allongé sur une épaule, ne bouge pas. Un « que faire ?» nous est directement adressé. Comme une réponse, quatre colonnes à deux apparaissent sur le plateau, symboles d’une verticalité retrouvée, alors que le presque mort se redresse, debout sur les épaules de son porteur.

« Homme, bois de l’eau pour te rendre beau /gave-toi de soleil pour te rendre fort /et regarde le ciel pour devenir grand » : le collectif cite ce proverbe africain qu’il illustre avec force. Avec Yé ! (L’eau), il a choisi d’hisser son regard vers le ciel. L’entraide est sa proposition. 🔴

Florence Douroux


Yé ! (L’eau), de Circus Baobab

Directeur artistique : Kerfalla Bakala Camara
Metteur en cirque et compositeur : Yann Ecauvre
Avec : Bangoura Hamidou, Bangoura Momo, Camara Amara Den Wock, Camara Bengaly, Camara Ibrahima Sory, Camara Moussa, Camara Sekou, Keïta Aïcha, Sylla Bengaly, Sylla Fode Kaba, Sylla M’Mahawa, Youla Mamadouba, Camara Facinet
Intervenant acrobatique : Damien Drouin
Chorégraphe : Nedjma Benchaïd
Costumière : Solène Capmas
Création lumière : Clément Bonnin
Régisseur général : Christophe Lachèvre
Durée : 1 heure

La Scala Paris • 13, bd de Strasbourg • 75010 Paris
Du 27 avril au 10 juin 2023, à 19 heures, le 14 mai et le 4 juin, à 15 heures
De 15 € à 46 €

Tournée :
• Du 7 au 29 juillet, La Scala Provence, dans le cadre du festival Off d’Avignon

À découvrir sur Les Trois Coups :
« La Galerie », de Machine de cirque, la Scala Provence, par Léna Martinelli
« Extension », du cirque Inextrémiste, par Léna Martinelli

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