« Noce », de Jean‑Luc Lagarce, le Lucernaire à Paris

Noce © Emmanuel Valentin

Pagaille nuptiale

Par Bénédicte Fantin
Les Trois Coups

La compagnie de la Porte‑au‑Trèfle nous fait vivre une aventure humaine dérangeante en interprétant une œuvre essentielle de Jean‑Luc Lagarce. Il fallait tout l’art du metteur en scène Pierre Notte pour arriver à rendre intelligible un texte si complexe.

La noce se prépare. Aux marges de la fête, cinq personnages aux identités indéfinies – l’Enfant, la Femme, l’Homme, le Monsieur et la Dame – expriment leur ressentiment à l’égard des organisateurs de cette grand-messe à laquelle ils ne sont pas conviés. Les cinq exclus vont alors se rassembler pour infiltrer la noce. Une fois à l’intérieur, l’euphorie laisse rapidement place à la désillusion. Les indésirables se lancent dans une entreprise de saccage démentielle pour se venger du traitement qu’ils ont subi.

Noce est un texte à part dans l’œuvre de Jean‑Luc Lagarce. Le seul qu’il qualifiait de « comédie ». On pourrait pourtant questionner le genre de cette pièce. Si les caractères et les situations ont parfois des accents comiques, le sous-texte n’en demeure pas moins très violent et nous empêche de nous abandonner au rire. Jean‑Luc Lagarce nous parle des exclus, des laissés-pour‑compte du jeu social, de ceux qui ne sont ni du côté de la mariée ni de celui du marié, car ils n’ont tout bonnement jamais reçu de carton d’invitation.

Résonances contemporaines

Basée dans le Nord ‑ Pas‑de‑Calais, la compagnie de la Porte-au‑Trèfle ne s’est pas emparée de ce texte par hasard. Concernés par le thème de l’exclusion, Grégory Barco et Bertrand Degrémont, les cofondateurs de la compagnie, ont fait jouer des réfugiés soudanais, afghans et iraniens dans leur création To Be or Not. En découvrant la pièce de Lagarce publiée en 1982, la troupe a tout de suite perçu ses résonances contemporaines. L’engagement social rejoint l’engagement scénique des acteurs.

Grâce à leur énergie, les cinq interprètes évitent l’écueil de la monotonie qui guette une pièce aussi dense. Sur les cinq semaines de travail avec Pierre Notte, les comédiens concèdent en avoir passé quatre à essayer de comprendre le texte. On devine en effet que la langue si particulière de l’auteur et le caractère déstructuré de cet écrit nécessitent un long labeur d’appropriation. Travail que les comédiens ont accompli avec brio en nous proposant cinq personnages nuancés : touchants, révoltants, drôles ou pitoyables, bref des figures qui ne nous laissent pas indifférents.

Les tirades successives sont assénées sur une musique rappelant tantôt le film d’aventure, tantôt le film d’angoisse. Le texte, très narratif, y gagne en rythme. Un rythme qui s’accélère implacablement au moment de la rupture provoquée par le pillage improvisé de la noce. Les objets se mettent à voler, les tables à valser, les costumes à lâcher. Les cinq personnages affamés se barricadent derrière la table censée accueillir des plats qui n’arriveront jamais. La scénographie épurée du départ – de simples marques blanches au sol symbolisant une foule de possibles barrières – s’est transformée en un grotesque champ de bataille.

Une fois la tempête passée, le spectateur reste seul avec cette question : de quel côté étais‑je lors de cette noce ? 

Bénédicte Fantin


Noce, de Jean‑Luc Lagarce

Mise en scène : Pierre Notte

Assistante mise en scène : Amandine Sroussi

Avec : Grégory Barco, Bertrand Degrémont, Ève Herszfeld, Amandine Sroussi, Paola Valentin

Lumières : Aron Olah

Photo : © Emmanuel Valentin

Le Lucernaire • 53, rue Notre‑Dame‑des‑Champs • 75006 Paris

Réservations : 01 45 44 57 34

Site du théâtre : www.lucernaire.fr

Métro : Notre‑Dame-des‑Champs

Du 25 janvier au 11 mars 2017, du mardi au samedi à 21 heures

Durée : 1 h 25

26 € | 21 € | 16 € | 11 €