« 13 objets », de Howard Barker, les Déchargeurs à Paris

13 objets © Shaan Daan 13 objets © Shaan Daan

Beauté convulsive

Par Fabrice Chêne
Les Trois Coups

Il y a des metteurs en scène pour qui la recherche de nouvelles formes passe avant le confort du public. Qui osent des spectacles exigeants et novateurs, où compte avant tout l’originalité du geste artistique. C’est le cas de Caroline Cohen, dont la démarche est résolument contemporaine. On comprend qu’elle ait choisi le dramaturge anglais Howard Barker pour investir l’espace intime de la salle Vicky-Messica du théâtre des Déchargeurs. Son « théâtre de la catastrophe » installe en effet le spectateur dans un univers dérangeant et le prive de ses repères habituels. C’est un théâtre de l’extrême, un théâtre sans concessions, aux antipodes du divertissement convenu.

Howard Barker nous est devenu plus familier depuis que plusieurs théâtres parisiens ont programmé ses pièces cette saison. 13 objets est néanmoins une pièce inédite en France. Pas d’intrigue, pas non plus de dialogues à proprement parler, mais une prose poétique haletante et foisonnante, qui donne vie à treize objets de la vie courante (même si nous n’avons en fait réussi à en dénombrer que sept ou huit…). Le pavé, l’appareil photo, le hochet, la tasse… Tous ces objets, « qui ont pour supériorité de ne pas avoir à mourir », se retrouvent chargés d’un étonnant pouvoir poétique, en même temps qu’ils incarnent chacun à sa façon la servitude de l’homme.

Disons tout net que le premier quart d’heure éveille quelques inquiétudes. On redoute d’abord un spectacle esthétisant et hermétique. Le développement de l’auteur sur l’impossibilité pour le langage de dire la mort est réellement ardu. Il porte la trace de ce que l’on a appelé l’antihumanisme de Barker (« L’Europe est du domaine de la mort », scande le texte). Après ce début un peu abrupt, et une fois l’effet de surprise passé, la magie du spectacle opère. Le long passage qui suit (l’appareil photo offert par un père à son fils) est tout simplement remarquable. Évoquant « le triste spectacle de la vie que la photographie ne sert qu’à souligner », il est très bien illustré par les photos de paysages grisâtres projetées en fond de scène.

Quatre artistes se partagent l’espace du plateau. On peut dire aussi qu’une seule l’habite véritablement : Mata Gabin. Tout le spectacle repose sur la performance exceptionnelle de cette comédienne. Les tirades barkeriennes, qui ne ressemblent à rien de connu, ont besoin d’un comédien à la hauteur, qui s’immerge complètement dans cette langue poético-incantatoire pour en faire jaillir toute la richesse. C’est le cas de Mata Gabin, qui fait corps avec le texte de manière saisissante. Robe blanche sur peau noire, laissant une large place à l’expression corporelle et jouant le plus souvent face au public dans un fascinant tête-à-tête, elle réalise précisément ce que Barker attend d’un comédien : qu’il investisse sa parole et la fasse chair. Par un étonnant travail sur la diction, elle s’éloigne de la parole « naturelle » et fait entendre comme jamais la sonorité des mots de l’auteur, dans le respect de son esthétique antinaturaliste. De son jeu très physique émane une énergie incroyable.

Carolin Cohen vient, elle, plusieurs fois, la seconder à bon escient. Les interventions de Mike Solal, plus brèves, ponctuent la pièce. Quant au guitariste présent par intermittence sur scène, je n’ai personnellement été qu’à moitié convaincu par ses créations. L’idée d’intégrer la musique au spectacle et de faire dialoguer acteurs et musiciens est intéressante, mais les chansons de Marc, quelles que soient leurs qualités, ne se marient selon moi qu’imparfaitement au texte. En revanche, l’utilisation de Ferré ou de Paolo Conte paraît plus judicieuse. Quant à la chanson de Barbara, elle vient souligner l’un des plus beaux moments du spectacle.

L’écueil d’un spectacle fait d’un assemblage de saynètes est le manque d’unité. Cet écueil, Caroline Cohen le contourne magnifiquement. Si chaque saynète a sa tonalité, sa musique, son rythme et sa danse propres, ces différentes ambiances s’interpénètrent et se font écho, dans une sorte d’éternel recommencement. Le temps se distend et les repères vacillent. Chaque objet est chargé de mémoire, et évoque en même temps la douleur d’une absence. Le hochet nous ramène à l’enfance. La tasse évoque la nostalgie d’un amour perdu. Autour de l’appareil photo se joue la difficulté d’une relation père-fils.

Le temps, l’absence, voilà les vrais sujets de la pièce, qui l’inscrivent dans la lignée des grandes tragédies de l’auteur. Ce texte à la poésie sulfureuse constitue une sorte de terrible mise au point sur le monde. En entrant dans la salle, il faut accepter d’oublier tout ce que l’on sait du théâtre pour partager une aventure artistique plus qu’originale. La longueur de la pièce (près de deux heures), son ambition de constituer un « spectacle total » mêlant texte, musique, image et langage chorégraphique en font une expérience unique. 

Fabrice Chêne


13 objets, de Howard Barker

Traduction : Jean‑Michel Déprats

Mise en scène : Caroline Cohen

Avec : Mata Gabin, Mike Solal, Caroline Cohen, Marc (chant, guitare)

Photo : © Shaan Daan

Les Déchargeurs • 3, rue des Déchargeurs • 75001 Paris

Métro : Châtelet

Réservations : 0892 70 12 28

Du 5 mai au 13 juin 2009, du mardi au samedi à 21 h 30

Durée : 1 h 50

18,50 € | 15,50 € | 13,50 € | 25,50 € (tarif duo)