« 20 mSV », de Bruno Meyssat, MC 93 Bobigny

20-mSv-Bruno-Meyssat « 20 mSv » © Bruno Meyssat

C’est comment la vie après un accident nucléaire ?

Par Juliette Nadal
Les Trois Coups

Après la MC2 Grenoble, « 20 mSV » (prononcez « 20 millisieverts ») poursuit sa tournée. À l’heure où, submergés de discours alarmistes sur la santé de la planète, nous versons dans ce que George Marshall nomme le « syndrome de l’autruche », Bruno Meyssat nous fait vivre une expérience capable de nous faire sortir la tête du sable.

L’artiste, qui expérimente un théâtre documenté depuis une vingtaine d’années, est parti avec son équipe au Japon. S’intéressant à la catastrophe nucléaire qui a ébranlé Fukushima en 2011, il constate qu’en France, nous vivons tous à moins de 100 kilomètres d’une centrale nucléaire.

Comment rendre sensible ce qui est invisible ? S’imprégner du lieu, rencontrer des témoins, des victimes, des responsables de la centrale, se documenter intensément, puis sédimenter tout ce matériau constitue la base du travail de création au plateau : sa tentative de représentation. Car le mal reste abstrait, imperceptible. On peut même changer la norme, comme l’a fait le gouvernement japonais, en faisant passer le seuil annuel de radiation pour la population civile de 1 mSv à 20 mSv.

« Les paysages de Fukushima sont très beaux », déclare Bruno Meyssat. Rien n’indique que les lieux sont contaminés et devenus extrêmement dangereux sur plusieurs générations. Le plateau fonctionne alors comme un révélateur, qui ne montrera pas le mal lui-même, cette espèce de bête omniprésente et insaisissable, mais son emprise sur les corps et les esprits. Rien ne se voit alors que tout change. 

« Ici on peut marcher, ici il faut courir. »

La scène raconte un univers saturé de plastique, rempart précaire contre les radiations. Le plateau se présente comme une boîte blanche enclose de bâches. Le corps des comédiens est constamment dénudé, lavé au cours d’ablutions minutieuses qui s’apparentent à des rituels maniaques, puis recouvert de gants, de bottes, de combinaisons, de sacs, de rouleaux de cellophane. Il faut se protéger ! L’ennemi est là, signalé par les appareils de détection. Plus aucun geste n’est anodin. Faire de la trottinette, étendre son linge, cueillir des fleurs, tout devient suspect.

C’est donc une vie sous tension perpétuelle que Bruno Meyssat nous donne à percevoir, en faisant vivre à ses comédiens des expériences physiques pénibles, comme prendre la parole après avoir revêtu un costume trempé d’eau froide, résister à la douleur de pinces meurtrissant le corps, être entièrement enveloppé de cellophane jusqu’à l’étouffement. Les informations données tout au long du spectacle, elles aussi, étouffent.

Superposés aux scènes et aux tableaux, des extraits de matériaux divers sont énoncés par les comédiens ou projetés en fond de scène : l’univers du nucléaire se révèle à travers les témoignages des victimes de Fukushima, des décontaminateurs de Tchernobyl, des fragments de commission parlementaire à l’Assemblée nationale, de rapports de médecins ou de comptes rendus de la centrale japonaise.

Un mal invisible

Les informations sont nombreuses, graves, sidérantes. « Imaginez qu’à la question  » Quand pourrais-je rentrer chez moi ? « , on vous réponde «  Pas avant 700 millions d’années « » Non seulement le mal est invisible et indolore, mais il plonge l’homme dans une temporalité qui le dépasse complètement et dans une lutte perdue d’avance.

Grâce aux projections parfois subliminales, que travaille le montage scénique, le spectateur se retrouve alors à vivre pleinement l’asphyxie physique et mentale d’une vie menacée par la contamination radioactive. Une expérience nécessaire pour les autruches ! Car ne devons-nous pas sortir la tête du sable ? 

Juliette Nadal


20 mSv, de Bruno Meyssat

Théâtres du Shaman

Réalisation : Bruno Meyssat

Assistante à la mise en scène : Mathilde Aubineau

Avec : Philippe Cousin, Élisabeth Doll, Yassine Harrada, Julie Moreau, Mayalen Otondo, Jean-Christophe Vermot-Gauchy

Durée : 1 h 45

À partir de 15 ans

MC93 Bobigny • 9, boulevard Lénine • 93000 Bobigny

Du 30 novembre au 8 décembre 2018

De 9 € à 25 €

Réservations : 01 41 60 72 72

Tournée

  • Du 8 au 18 janvier 2019 au TNS de Strasbourg
  • Les 15 et 16 mai à la Comédie de Saint-Étienne

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