« 20 November », de Lars Norén, Théâtre Benoît‑XII à Avignon

20 November © D.R. 20 November © D.R.

L’ange looser exterminateur

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

La metteuse en scène suédoise Sophia Jupither s’attaque à « 20 November », un monologue coup-de-poing très documenté écrit par Lars Norén : un jeune homme s’exprime et se filme, avant de se lancer dans une tuerie, au sein de son lycée. Un spectacle qui module l’empathie et la violence pour explorer les mystères de l’inhumanité – individuelle ou sociale.

En 2006, le vrai Sebastian Bosse, dix‑huit ans, annonce dans une vidéo qu’il veut « massacrer » ceux qui ont détruit sa vie. Les camarades qui l’ont harcelé des années, les membres de l’établissement d’Emstetten en Westphalie qui ont fermé les yeux. Tous ceux avec lesquels il n’a pu entretenir un lien authentique, il les emportera avec lui dans la mort. Le suicide, au moins, sera collectif. Wir Sind Wir (« Nous sommes nous », c’est-à‑dire, unis) est le refrain de l’une des chansons qu’il met en ligne. C’est cette musique que Sophia Jupither choisit de nous faire entendre dans le spectacle : elle traduit bien ce désir de communier dans le sang. En tout cas, le 20 novembre, le jeune homme armé parviendra « seulement » à blesser trente‑sept personnes, avant de se tirer une balle dans la bouche, une heure après être entré dans le lycée.

Après Catégorie 3.1, Froid, Guerre, le dramaturge suédois poursuit son analyse fascinante des « marginaux », des blessés. Dans 20 November, il s’est inspiré du journal intime de Sebastian, de la vidéo envoyée sur Internet et autres posts. Le discours produit – simple, ciselé, organisé – éclaire de façon clinique l’intériorité d’un adolescent qui se qualifie mélancoliquement de « looser ». L’auteur tend également un miroir à la société européenne, américaine, qui enfante de jeunes meurtriers, comme l’avaient fait les cinéastes Mickaël Moore et Gus Van Sant, après la tragédie de Colombine. Il interroge : qu’est-ce qui motive un jeune homme, apparemment sans problèmes, à passer à l’acte ? Qu’est-ce qui engendre la dépression, l’exclusion, la violence, la barbarie ?

Avec une extrême finesse, le spectacle met en espace la parole en même temps brute et transfigurée de Sebastian, cette langue qui enserre la rage et la fait aussi imploser. Elle confère du rythme, des tonalités, des couleurs. La scénographie, sobre, fait écho au décor que l’on trouve dans la vraie vidéo, le rend plus abstrait, et, à la fois, en exhibe la théâtralité. Un mur en bois, au lointain, rappelle les teintes du salon. Sur le plateau nu, le personnage a installé sa scène : caméra côté jardin, bande de papier jaune au milieu, chaise et armes côté cour. L’espace filmé, diffusé en direct sur le mur du fond, est intime, séparé de la sombre réalité (que métaphorisent le plateau dépouillé et la salle obscure)… Trois Sebastian nous forcent à le regarder : celui qui se met en scène, celui qui apparaît simultanément sur l’écran, en gros, celui qui s’adresse au public. Le temps de la représentation, le personnage renoue donc avec les autres, grâce à ce dispositif théâtral.

L’étrangeté face à l’absurdité

Le jeu maîtrisé et subtil de David Fukamachi Regnfors révèle un être absent à lui-même et au monde, coupé de ses émotions, timide, touchant et inquiétant. Un Meursault adolescent, la sensualité en moins. Un ange qui se grime les yeux nous perce l’âme avec sa peinture d’un univers absurde, et s’envole. Souvent, son ton neutre tranche avec la violence du propos (il tuera, se vengera). Parfois, son manque d’assurance le pousse à endosser le costume de la langue anglaise. Enfin, le regret se mêle au nihilisme et à la révolte contre toute forme de contrainte.

La mise en scène souligne donc la progression du monologue : silences, changements de destinataire, réitérations, chocs. Le spectacle déplie ainsi les questionnements sur le harcèlement à l’école, les armes, les jeux vidéo, l’absence d’ancrages culturels, la différence, la société de consommation, le sens de la vie, la liberté, la perte d’idéologie. Une vérité toute simple s’abat alors : ce jeune n’est que le dangereux symptôme d’une collectivité folle. Il n’est qu’un homme, dans le théâtre du monde. Mais comme son cri résonne ! 

Lorène de Bonnay


20 November, de Lars Norén

Texte publié aux éditions l’Arche en 2007

Mise en scène : Sophia Jupither

Avec : David Fukamachi Regnfors

Scénographie et costumes : Erlend Birkeland

Lumière : Ellen Ruge

Théâtre Benoît‑XII • 12 rue des Teinturiers • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

Site du théâtre : www.festival-avignon.com

Du 14 au 17 juillet 2016 à 15 heures

Durée : 1 heure

24 € | 30 €