« Amédée », de Côme de Bellescize, Théâtre 13 / Seine à Paris

Amédée © Antonia Bozzi Amédée © Antonia Bozzi

Éclats d’une vie

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Le Théâtre du Fracas prend à bras le corps un sujet tabou peu traité au théâtre : l’euthanasie. Et s’en sort avec éclat. « Amédée » est un excellent spectacle à voir de toute urgence au Théâtre 13 / Seine.

Comme beaucoup d’ados, Amédée pète le feu. Ce qui l’éclate ? La Playstation, les potes et sa petite amie Julie. Bref, ça pulse. Ça chauffe, aussi, car il est toujours puceau à bientôt 20 ans et ça… ça commence à le travailler. Question boulot, justement, Am’ ne voudrait pas être pompier, comme Thomas, mais plutôt patron de boîte de nuit, pilote de formule 1. Car lui rêve de voitures. Surtout de vitesse. Mais dans la vraie vie, on ne conduit pas comme dans les jeux vidéo. Alors, un jour, son destin bascule. Réellement. Putain de camion… Vie en éclats. Après neuf mois de coma, Amédée se réveille enfin. Renaissance ? Mort programmée ? Il est en effet « bien abîmé », et les toubibs ne peuvent pas grand-chose pour lui.

À bras le corps

Côme de Bellescize aborde un sujet délicat. Il s’est inspiré d’un fait-divers qui avait suscité une vive polémique : en 2003, un jeune garçon tétraplégique avait été euthanasié par sa mère. Au-delà de l’émoi dans l’opinion publique, l’affaire Humbert avait ouvert un débat sur le droit de mourir en toute dignité. Jusqu’à quel seuil peut-on tolérer l’insoutenable ? L’auteur restitue toute la complexité de cette épineuse question, y compris ses aspects politiques. Il aborde les questions frontalement, à bras le corps : « Il y a les mots, et il y a les actes. Et souvent les mots ne suffisent pas. Il faut des gestes. ».

Ce combat d’une mère pour « une fin de vie consentie », Côme de Bellescize le restitue sans aucun didactisme grâce à la qualité de son texte (profond et poétique), mais aussi des trouvailles de mise en scène : heureux mélange des registres, fructueux va-et-vient entre réel et imaginaire, scénographie inventive, sens du rythme. Sa direction d’acteur, précise, révèle aussi d’excellents interprètes.

Donner la vie, donner la mort

Dans un montage quasi cinématographique, les effets d’accélération et les images percutantes saisissent d’emblée. Le drame est vite scellé, le ton aussitôt donné : entre langage cru et envolées lyriques, la fougue de la jeunesse et le souffle glacé de la mort nous parviennent par bribes. Rires et larmes mêlés. D’espoirs en désillusions, l’intensité dramatique va croissant. On suit le cheminement d’Amédée à travers ses efforts physiques, ses relations aux autres, son analyse lucide de la situation. Comment l’aider ? « Il faudrait rendre la souffrance hors-la-loi » clame sa mère, qui en bave aussi. Jusque dans sa chair. Quant à Julie, elle perd un peu la boule, en même temps que sa virginité. Comment l’entourage peut-il en effet survivre à une telle épreuve ? Pourtant, ces fortes émotions sont ponctuées de moments cocasses. Prisonnier de son corps, Amédée, animé de souvenirs, de rêves, de désirs, n’en a pas moins l’esprit alerte. Grâce aux artifices du théâtre, il se confronte à son double, Clov, lors d’apartés grotesques qui nous font basculer dans ses pensées. Cerveau en ébullition tout autant que cœur vibrant du récit, le cube translucide ici présent est une formidable caisse de résonance où fantasmes et peurs se cristallisent. Cette échappée surréaliste établit une juste distance.

Une réussite totale

Distance salutaire également due à la question du regard traitée ici avec pertinence, voire impertinence. D’un côté, des écrans de télévision représentent l’espace public déformé et, de l’autre, le cube, espace intime où Amédée agit en son âme et conscience. Le débat apparaît ainsi de façon décalée, tout comme dans la scène du forum télévisé : « Doit-on sauver Amédée de sa vie ? » demande la journaliste aux spectateurs assoiffés de sensationnel. Le récit offre une mosaïque de points de vue dont l’enchaînement offre l’image d’une vie en éclats et d’un monde en miettes.

Toutes ces turbulences révèlent, comme un tirage photo pourrait le faire, les multiples facettes des personnages, qui évoluent de bout en bout, comme Julie, tout d’abord dégoûtée, qui finit par rappeler combien chaque vie, même détruite, peut combler. Tous très attachants, ces derniers sont interprétés de façon sensible, mais sans pathos, par des acteurs formidables. Benjamin Wangermée est un Amédée à la présence marquante, ni héros ni martyr. Éric Challier campe un pompier « brut de décoffrage », figure paternelle haute en couleur, ainsi qu’un directeur d’hôpital glaçant. Entre Médée et Mère Courage, la bouleversante Maury Deschamps est toujours sur le fil, jamais dans la surenchère. Éléonore Joncquez est également époustouflante, aussi bien dans le rôle de la petite amie déboussolée, avec ses failles et ses doutes, que dans celui de la journaliste, tellement drôle. Vincent Joncquez, juste et sobre, est un ami touchant et un docteur épatant. Quant à Florent Guyot, il incarne un Clov burlesque à souhait, aussi clownesque qu’inquiétant.

Assurément, le Théâtre du Fracas s’impose comme une jeune compagnie à suivre. Bravo, donc, à cette bande pleine d’audace et de talents bien engagée sur les voies d’un théâtre pénétrant et généreux ! 

Léna Martinelli


Amédée, de Côme de Bellescize

Texte publié aux éditions Les Cygnes, coll. « Les Inédits du Théâtre 13 » (I.S.B.N. 978-2-36944-003-1)

En vente au Théâtre 13 à l’issue de la représentation ou sur www.lescygnes.fr (10 €)

Adaptation : Jean Torrent

Théâtre du Fracas • 10, rue du Général-de-Gaulle • 69000 Lyon

06 62 83 81 45

Courriel : theatredufracas@gmail.com

Mise en scène : Côme de Bellescize

Avec : Éric Challier, Maury Deschamps, Florent Guyot, Éléonore Joncquez, Vincent Joncquez, Benjamin Wangermée

Scénographie : Sigolène de Chassy

Lumière : Thomas Costerg

Son : Lucas Lelièvre

Musique originale : Yannick Paget

Costumes : Colombe Lauriot‑Prévost

Vidéos : Ishrann Silgidjian

Assistant à la mise en scène : Tanguy Dorléans

Régie plateau : Stefan Goldbaum Tarabini

Régie générale : Arnaud Prauly

Photo : © Antonia Bozzi

Théâtre 13 / Seine • 30, rue du Chevaleret • 75013 Paris

Métro : arrêt Bibliothèque-François-Mitterrand

Réservations : 01 45 88 62 22

Site du théâtre : www.theatre13.com

Du 3 septembre au 13 octobre 2013, mardi, jeudi et samedi à 19 h 30, mercredi et vendredi à 20 h 30, dimanche à 15 h 30

Durée : 1 h 35

24 € | 16 € | 11 € | 6 €

Spectacle conseillé à partir de 14 ans

Autour du spectacle :

  • Jeudi 26 septembre 2013 à 19 h 30 : café philo autour du thème Le Corps
  • Dimanche 29 septembre 2013 à 19 h 30 : rencontre avec Côme de Bellescize et l’équipe artistique à l’issue de la représentation vers 17 h 20
  • Dimanche 6 octobre 2013, à 15 h 30, pendant la représentation : spectacle de conte, atelier, goûter avec Carole Visconti (5 € par enfant)