« And so You See… », de Robyn Orlin, Théâtre de la Bastille à Paris

« And so You See… » © Jérôme Seron « And so You See… » © Jérôme Seron

Fascinante éclosion

Par Marie Lobrichon
Les Trois Coups

Robyn Orlin et son stupéfiant interprète Albert Ibokwe Khoza transforment le jeu burlesque en une affirmation identitaire et politique, agrémentée d’une belle dose d’humour. Une performance puissante et jouissive.

Il faut quelques instants au spectateur avant de réaliser que, sur le fauteuil en similicuir occupant le devant de la scène, les grands draps blancs posés en boule masquent un corps. Un corps emmailloté, dos au public, que le vidéaste vient aider à se dégager dès que les lumières de la salle s’éteignent. Un corps que l’on découvre peu à peu, larve boudinée dans un film Cellophane, ronde et luisante, peu ragoûtante à vrai dire et pourtant fascinante. Si l’idée de narration n’est pas a priori la plus appropriée à cette création de Robyn Orlin, cette image introduit toutefois un fil rouge en forme de métaphore qui parcourt tout le spectacle. Car tel est bien le pari de And so You See… : interroger l’éclosion une identité, l’épanouissement d’un individu singulier incarné par le danseur Albert Ibokwe Khoza, en imaginant qu’à travers lui et par son corps puisse se dire quelque chose de ce qu’est, aujourd’hui, le nouveau visage de tout un pays – l’Afrique du Sud.

En voilà un programme. Et quand on replie la feuille de salle pour confronter l’ambition affichée avec les composantes du spectacle – un interprète, un fauteuil sans intérêt, de la vidéo en direct, quelques accords du Requiem de Mozart –, on ne peut pas dire qu’on se sente franchement rassuré. Surtout lorsque la larve s’anime, se tortille et couine un peu en faisant quelques mouvements obscènes. Torsions informes sur fond d’Amadeus, il y a de quoi craindre le pire. Alors, comment se fait-il qu’on reste ? qu’on ne s’exaspère pas, qu’on rie avec Albert Ibokwe Khoza, les yeux rivés sur lui ?

De l’art de se rapprocher du public au moyen de la vidéo

Justement. Ce corps. Rond, agile, résolument androgyne, tout en courbes et en souplesse, à mille lieues de l’archétype de la danse classique, Albert Ibokwe Khoza en tire le meilleur parti, en joue avec une joie réelle et communicative. Performeur hors norme, à l’aise dans tous les genres (et ce, dans tous les sens du terme), il est le corps, l’âme et le cœur battant de ce spectacle. Sans oublier la voix, magnifique d’ambiguïté, ni résolument virile ni pourtant féminine, entre la virtuosité d’un Franco Fagioli et la profondeur bouleversante de Nina Simone. Tout est assumé, couleur, genre, croyances, codes ; et en même temps, tout est combiné, rien n’est définitif. Le trublion peut se magnifier en « Nubian Queen », passer du twerk aux danses rituelles, avoir un rencart avec Poutine et pleurer le drame des enfants soldats, mêler Mozart et chants traditionnels zoulous… tout convainc, parce que tout est vrai. Et que Albert Ibokwe Khoza a l’intelligence et le talent de savoir le transmettre à son public, qu’il séduit par une générosité sincère derrière le masque toujours un peu narcissique de la performance.

Cette proximité, cette réelle intimité entre scène et salle est l’appui sur lequel tout And so You See… repose. On pourrait penser que le dispositif vidéo, en demandant au performeur de faire face au vidéaste, et par là même de tourner le dos au public pendant la majeure partie du spectacle, pourrait mettre en péril cette complicité. Au contraire, il l’alimente. Et ne rend que plus forts les moments où Albert Ibokwe Khoza se retourne, l’œil pétillant, vers nous. Je ne citerai qu’une scène, magnifique, où il se maquille dos à nous devant un miroir. Placé de manière à ce que public et interprète puissent se voir, cet expédient introduit tout un jeu de regards entre l’œil malicieux mais toujours bienveillant d’Albert Ibokwe Khoza et une jeune femme du public : il scrute son approbation, échange un sourire, parfait le contour du Rimmel sur ses paupières… Tandis que face à nous, face à lui, la caméra capte ce moment de connivence intime, pour le partager avec l’ensemble de l’auditoire.

« Tu vois Poutine, il vaut bien mieux danser avec tes armes que tuer avec. »

Il y a beaucoup, dans And so You See… Trop, peut-être. Ou pas assez, si l’on pense aux questions abyssales à peine effleurées d’un bout de plume : le rapport à la mort, le scandale des enfants soldats, celui des intérêts étrangers implantés en Afrique pour en épuiser les richesses… Pouvait-on aborder tout cela dans un spectacle d’une heure à peine ? Absolument pas. Alors, oui, la frustration n’est pas absente, et le sentiment qu’il faudrait en dire plus perdure. Mais à une époque marquée par l’obscénité médiatique, la pudeur n’est-elle pas une denrée rare, à apprécier pour elle seule ?

Et puis on doit mentionner une scène d’anthologie, qu’on n’est pas près d’oublier : la danse avec Poutine. Il faut le voir pour le croire, la silhouette rebondie d’Albert Ibokwe Khoza, maquillé et vêtu en reine de Saba, dansant le twerk face à la projection d’un Vladimir Poutine moulé dans un costard à la Travolta et dont le déhanchement n’aurait rien à envier à la Fièvre du samedi soir. Certes, il y a un peu de montage dans l’air ; mais voir cet homme, noir, habillé en femme, dire à Poutine qu’il l’aime et accepterait tout de lui, puis prendre conscience que le bel étalon ne l’écoute pas et refuse finalement de danser avec lui… On ne va pas bouder son plaisir. Surtout quand on pense au nouveau compagnon de valse que, bien malheureusement, le président russe risque de bientôt retrouver…

Car And so You See…, c’est aussi une histoire de réconciliation, d’épanouissement et d’indépendance. Réconciliation entre tradition et modernité, entre respect du passé et engagement vers l’avenir ; épanouissement pleinement assumé, dans toutes les facettes de son identité ; indépendance individuelle et collective, à l’échelle d’un homme comme d’un pays – voire d’une génération.

Ce spectacle n’est peut-être pas le plus grand chef-d’œuvre de Robyn Orlin. Mais il est de toute évidence l’écrin de la révélation – ou, pour le dire plus justement ici – de l’éclosion d’un remarquable interprète. 

Marie Lobrichon


And so You See… Our Honourable Blue Sky and Ever Enduring Sun… Can Only Be Consumed Slice by Slice…

Conception et mise en scène : Robyn Orlin

Avec : Albert Ibokwe Khoza

Costumes : Marianne Fassler

Lumière : Laïs Foulc

Régie générale : Thabo Pule

Spectacle en anglais surtitré en français

Production : City Theater & Dance Group, Damien Valette

Coproduction : City Theater & Dance Group, Festival Montpellier Danse 2016, Festival d’automne à Paris, Kinneksbond, centre culturel Mamer-Luxembourg, Centre dramatique national de Haute-Normandie, la Ferme du Buisson-scène nationale de Marne‑la‑Vallée

Coréalisation : Théâtre de la Bastille, Festival d’automne à Paris

Avec le soutien d’Arcadi-Île‑de‑France

Théâtre de la Bastille • 76, rue de la Roquette • 75011 Paris

Téléphone : 01 43 57 42 14

Du 31 octobre au 12 novembre 2016 à 19 h 30

Plein tarif : 24 € | 26 €

Tarif réduit : 9 € | 14 € | 16 € | 17 € | 19 €