« Andreas », d’après « le Chemin de Damas » d’August Strindberg, cloître des Célestins à Avignon

« Andreas » © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

C’est beau,
mais c’est long

Céline Doukhan
Les Trois Coups

Des comédiens habités au service d’un texte complexe de Strindberg, à voir au cloître des Célestins jusqu’au 11 juillet.

Andreas est l’adaptation par Jonathan Châtel de la première partie des trois que compte l’œuvre monumentale de Strindberg, le Chemin de Damas. Quand il l’écrit en 1898, l’auteur suédois sort de plusieurs années d’une crise profonde pendant laquelle il a renoncé à l’écriture. Aussi y a-t-il certainement une part de lui-même dans la figure d’Andreas, écrivain tourmenté qui n’en finit pas de se chercher, et se trouve, ou se retrouve, dans les personnages qu’il croise sur sa route.

Qui est Andreas ? Un homme plein de mal-être, de haine de soi. Comme pour accentuer la réalité (ou l’exorciser ?), il assène des sentences telles que « J’ai l’habitude de tout détruire autour de moi ». Bref, comme le résume un autre personnage, « Ce garçon dégageait quelque chose de funeste ». Certes ! Et pourtant, ce triste sire n’inspire pas autant de rejet qu’on pourrait s’y attendre vu son pedigree. Dès la première scène, Thierry Raynaud le campe, tout de noir vêtu, le regard sombre, mais flamboyant, la barbe aux joues. Écrivain peut-être maudit, mais vivant, presque séduisant, félin. Le comédien joue la noirceur avec le sourire et réussit un étonnant numéro d’équilibriste.

Tous les personnages évoluent ainsi entre prosaïsme et abstraction, de même que la langue, dans cette traduction / adaptation de Jonathan Châtel, est délibérément moderne tout en conservant au propos un côté mystique. La quête d’Andreas et de sa « Dame », ordinaire Ingeborg qu’il a rebaptisée Ève, s’interrompt brutalement : plus assez d’argent pour payer la chambre d’hôtel !

Nathalie Richard est la partenaire idéale

Nathalie Richard est la partenaire idéale, le contrepoint solaire au personnage d’ange déchu composé par Thierry Raynaud. La douceur qui émane de son sourire, de son regard et de sa voix est infinie. On comprend en effet qu’à travers elle puisse s’opérer la rédemption du rugueux écrivain. Là aussi, elle est moderne avec ses petites bottines et sa jupe en cuir, mais sans conteste universelle, car figure maternelle avant tout, comme elle le dit elle-même.

Pierre Baux est également extraordinaire dans ses trois personnages (le Médecin, le Mendiant, le Vieillard). Son Mendiant notamment est remarquable d’intensité dramatique. Et même la jeune Pauline Acquart, vue au cinéma en 2007 dans Naissance des pieuvres, fait preuve d’une belle présence dans ses quelques scènes. Paradoxe de personnages à la fois abstraits, presque allégoriques, et incarnés de façon vibrante.

Et pourtant, le temps semble long. On a beau admirer sans cesse le jeu des comédiens, être sensible souvent à la profondeur du propos, le spectacle dans son ensemble reste statique et le texte complexe. Il n’y a pas vraiment d’histoire suivie, plutôt des fragments qui se recoupent et, comme le dit lui-même Jonathan Châtel dans une note d’intention, ce qui est « fascinant » chez Strindberg, « c’est la concentration qu’il requiert, l’écoute ». On le constate en effet. Mais ce n’est pas là chose aisée, et peut-être que l’horaire de programmation relativement tardif (22 heures-23 h 45) ne fait rien à l’affaire.

En plus, le décor n’est pas particulièrement beau. Il est composé, en fond de scène, de panneaux en métal ajouré que les comédiens poussent pour faire leur entrée ou leur sortie, et, sur l’avant-scène, d’éléments de mobilier en bois jaune vif, « écorchés d’architecture, reprenant des fragments d’une cabane en bois, d’un lieu d’isolement ». Ce décor unique ainsi que les passages musicaux qui ponctuent les différentes scènes, placent la représentation dans un espace et un temps non définis, et contribuent à l’irréalité de la pièce, sorte de variation mystique autour du Misanthrope

Céline Doukhan


Andreas, d’après le Chemin de Damas d’August Strindberg

L’Arche éditeur, 1983

Mise en scène, adaptation et traduction : Jonathan Châtel

Collaboration artistique : Sandrine Le Pors

Avec : Pauline Acquart, Pierre Baux, Thierry Raynaud, Nathalie Richard

Scénographie : Gaspard Pinta

Lumière : Marie-Christine Soma

Musique : Étienne Bonhomme

Costumes : Fanny Brouste

Assistanat à la mise en scène : Enzo Giacomazzi

Photo : © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Cloître des Célestins • place des Corps-Saints • 84000 Avignon

Site internet : www.festival-avignon.com

Réservations : 04 90 14 14 14

Les 4, 5, 7, 8, 9, 10 et 11 juillet 2015 à 22 heures

Durée : 1 h 40

28 € | 22 € | 14 € | 10 €