« Angels in America », de Tony Kushner, Théâtre du Rond‑Point à Paris

Angels in America © Brigitte Enguérand

Bible, sex and the city : la confusion des genres

Par Estelle Gapp
Les Trois Coups

Ce week-end, la grande salle du Théâtre du Rond-Point accueillait l’intégrale de la mise en scène d’« Angels in America » de Krzysztof Warlikowski, l’un des grands évènements du Festival d’Avignon 2007. On s’attendait à un choc, une plongée trépidante dans le Broadway pailleté des années 1980, un retour trash aux prémices des années sida. On découvre un texte complexe sur la sexualité, l’amour, le couple, la maladie, la mort, la politique, la religion, la morale. Loin du strass, une autopsie de la société américaine et de notre modernité. Mais, après cinq heures d’un mélange détonant entre télé-réalité et fable biblique, on sort abasourdi. Et déçu.

Un décor de boîte de nuit aux miroirs rutilants. Dans leurs costumes glamour, les comédiens jouent les beaux gosses. Le show peut commencer. On reconnaît les années 1980 et leur culte de la réussite. Mais, déjà, un détail dénote : l’avocat Roy Cohn est aux prises avec deux téléphones portables. « O.K., sept places pour la Cage aux folles ou pour Cats […] putains de touristes […]. C’est ça l’Amérique ». Loin des paillettes des comédies musicales, cette version polonaise de la pièce de Tony Kushner s’installe dans la lenteur. La première partie commence par l’éloge funèbre d’un rabbin, la seconde par le discours d’un dirigeant communiste. Est-ce l’Amérique ultralibérale que l’on enterre ? Est-ce la fin des idéologies, des utopies ?

En bord de scène, les comédiens, sagement assis, attendent leur entrée. Pauses lascives. Clins d’œil séducteurs. Puis, au micro, l’un d’eux interpelle directement les spectateurs. Nous ne sommes pas « au théâtre » (comme le dira Harper). Nous sommes sur un plateau de télévision. En pleine crise de la société du spectacle. En pleine crise d’identité. Sous les projecteurs, les personnages apparaissent comme des « illuminations », des hallucinations, la projection idéale de leurs désirs et de ce qu’ils aimeraient être : « non, je ne suis pas malade », dit Prior Walter ; « j’aimerais faire un voyage en Antarctique », dit Harper.

Incontestablement, la plus grande réussite de la pièce est là : entre réalité et télé-réalité, entre réalité et fantasme. Cette joyeuse confusion des genres fait écho à nos interrogations les plus sombres, à nos propres frustrations. Nos désirs contrariés, nos ambitions inassouvies, nos amours interdites. La pièce montre l’individu rongé par le doute, au milieu d’une société gangrenée par le mensonge, les affaires, la politique politicienne. « Dois-je sacrifier tout ce en quoi je croyais : l’éthique, l’amour, la liberté ? » s’interroge Joe, petit avocat républicain et mormon, lorsqu’il découvre son attirance pour les hommes. Contrairement aux apparences, le propos de la pièce n’est pas seulement l’homosexualité et l’homophobie, mais aussi une condamnation de toutes les discriminations : ethniques, religieuses, sexuelles. Elle nous parle de la difficulté de vivre, d’aimer, d’assumer. Elle montre l’embarras de chacun, pétri de morale biblique et hanté par la culpabilité, pour admettre la vérité : champion de la mauvaise foi, Roy Cohn se dit atteint d’un cancer et non du sida. Indécis et faible, Joe est incapable de choisir entre sa femme et son amant. Seul Piotr fait preuve de lucidité : « Longtemps, j’ai dit : la vérité, je m’en fous. Aujourd’hui, c’est la vérité qui se fout de nous. ».

Au-delà de la question de l’homosexualité (qui nous semble, aujourd’hui, heureusement légitimée), la mise en scène de Krzysztof Warlikowski assume les anachronismes (les téléphones portables, alors que le traitement du sida est encore en phase expérimentale). À l’image de son décor d’hôpital, la pièce fait l’autopsie de notre modernité. Elle traite de la peur, universelle, de la maladie et de la mort : les corps écorchés, la douleur insoutenable, l’humiliante déliquescence des organes. Lorsque le décor se transforme en plateau de télé, la pièce dénonce l’absurdité d’un monde virtuel et immobile : « C’est la peur des conséquences qui empêche d’agir ; or les conséquences sont là ». Sur un écran vidéo, un film montre la circulation nocturne, à la sortie d’une grande ville. Le film s’accélère puis ralentit, pour montrer, en boucle, les mêmes images en marche arrière. Comme un malade entre la vie et la mort, nous en sommes là : à ce point de rupture, de crise, entre passé et avenir, entre deuil et renaissance. Surgi de l’imaginaire tourmenté de Roy, un fantôme annonce la fin de l’histoire, tandis qu’un ange mystérieux prophétise le début du « Grand Œuvre », « l’aube de l’humanité ».

Alors que la première partie du spectacle assume des choix de mise en scène audacieux, entremêlant les situations et les corps, la seconde partie souffre d’une trop grande linéarité, où les tableaux se succèdent sans originalité. Une trop lourde symbolique christique vient gâcher toute la subtilité du propos. Au rythme des apparitions inopportunes de l’Ange, la pièce bascule dans une sorte de fable biblique, kitsch et insupportable. En guise d’épilogue, les comédiens improvisent un tribunal de l’Histoire, condamnant Hitler et Milosevic, et célébrant la princesse Diana. Malgré la performance de bons acteurs (magnifiques Tomasz Tyndyk et Jacek Poniedzialek), malgré un projet courageux qui bouscule l’opinion publique polonaise sur de nombreux sujets tabous, on sort abasourdi et déçu. Avec l’envie de revoir le film de Mike Nichols. La faute à Andrzej Chyra et son clin d’œil à Al Pacino. 

Estelle Gapp


Angels in America, de Tony Kushner

Mise en scène : Krzysztof Warlikowski

Assistante à la mise en scène : Katarzyna Luszczyk

Avec : Andrzej Chyra (Roy M. Cohn), Magdalena Cielecka (l’Ange, Emily), Maja Komorowska (rabbin Isidor Chemelwitz), Rafal Mackowiak (Belize, Mr Lies), Zygmunt Malanowicz (Martin Heller, Aleksii A. Prelapsarianov), Maja Ostaszewska (Harper Amaty Pitt), Jacek Poniedzialek (Louis Ironson), Boguslawa Schubert (le médecin et Hannah Porter Pitt), Danuta Stenka (Ethel Rosenberg), Maciej Stuhr (Joe Porter Pitt), Tomasz Tyndyk (Prior Walter)

Scénographie : Malgorzata Szczesniak

Musique : Pawel Mykietyn

Lumières : Felice Ross

Film : Pawel Lozinski

Chants : Adam Falkiewicz

Coiffures et perruques : Robert Kupisz

Maquillages : Gonia Wielocha

Sculptures : Zofia Remiszewska, Dominik Dlouhy

Effets de peinture : Arkadiusz Sylwestrowicz

Photos : © Brigitte Enguérand

Théâtre du Rond-Point • 2 bis, avenue Franklin‑D.‑Roosevelt • 75008 Paris

Réservations : 01 44 95 98 21

Du 13 au 18 mai 2008 à 18 h 30, samedi et dimanche à 15 heures

Spectacle en polonais surtitré

Durée : 5 h 30 entracte compris – 1re partie 2 h 30 | 2e partie 2 h 30

33 € | 24 € | 20 € | 14 € | 10 €