« Annabella. Dommage que ce soit une putain », de John Ford, Théâtre de la Tempête à Paris

Annabella © Antonia Bozzi

Bienvenue chez les damnés

Par Vincent Morch
Les Trois Coups

« Dommage que ce soit une putain » est le chef-d’œuvre du dernier grand dramaturge élisabéthain, John Ford (1586-vers 1640).

Écrit en 1626, publié en 1633, son sujet transgressif – l’inceste entre un frère et sa sœur jumelle – et sa conception chaotique du monde séduisirent l’âge romantique. Aujourd’hui régulièrement mis à l’affiche, il a attiré des metteurs en scène comme Visconti (1961), Jérôme Savary (1980, 1997), Stuart Seide (2007). Frédéric Jessua s’empare à son tour de cette histoire pleine de bruit et de fureur à travers un spectacle globalement réussi, mais auquel semble manquer comme un petit supplément d’âme.

Cette entreprise se fonde d’abord sur une nouvelle traduction élaborée par Frédéric Jessua et Vincent Thépaut. La bassesse des motivations et la violence des passions qui animent les personnages de John Ford leur ont fait prendre le parti d’user d’une langue brutale et vulgaire (le texte original étant déjà bien pourvu en injures et jurons) dans laquelle surnagent de loin en loin des bribes de poésie, notamment dans la bouche du frère incestueux, Giovanni (Baptiste Chapauty). Cette poésie, au fur et à mesure que l’intrigue se déroule, n’apparaît plus comme un langage reflétant les principes ordonnateurs de la mesure et de l’harmonie, mais comme le symptôme de plus en plus évident de la folie qui s’est emparée du jeune homme. Son discours éthéré et absolutiste inspire progressivement plus d’inquiétude que les agitations grotesques ou sordides de son entourage. On sent poindre subtilement, sous ses envolées lyriques, jusqu’à quelle horreur son amour dévorant le conduira.

En dehors de la revendication de la liberté inconditionnelle du désir, l’une des autres caractéristiques de cette pièce est l’absence totale de la grâce. Aucune rédemption ne vient libérer les personnages de leurs penchants destructeurs, aucune miséricorde ne vient les relever de leur faute et leur offrir la possibilité d’un nouveau départ. Giovanni est la figure même du damné qui se laisse entraîner par son péché jusqu’aux dernières extrémités du mal. Sa sœur, Annabella (Tatiana Spivakova), ne renonce à son amour incestueux que sous la contrainte d’une description terrifiante de l’enfer, effectuée par un moine qui l’est presque tout autant (Federico / Frédéric Jessua). Si elle pardonne à son assassin in articulo mortis, l’ultime phrase de la pièce, impitoyable, tombe de la bouche d’un cardinal comme un couperet : « Dommage que ce soit une putain ». Alors que le Christ avait pardonné à la femme adultère, le représentant de l’Église de Rome l’enferme à jamais dans sa faute. Ni l’amour terrestre ni la charité céleste ne peuvent sauver les hommes de leur démence. Quant à la justice des hommes, elle s’avère plus cruelle encore que ceux qu’elle châtie.

La violence inhérente de la pièce

Les principes adoptés pour la mise en scène sont les mêmes que pour la traduction : souligner la violence inhérente de la pièce de John Ford. Cris, pleurs, hurlements, cavalcades, scènes de lutte, étreintes incestueuses ou saphiques émaillent cette descente aux enfers. Ce parti pris réaliste conduit la pièce à choisir, lors de son dénouement, une tournure si outrageusement sanglante qu’elle flirte alors avec le grand-guignol. Heureusement, grâce à l’excellente interprétation de l’ensemble de la troupe, la situation reste toujours sous contrôle, sans jamais donner dans le sordide ou dans l’hystérie.

De Jean‑Claude Bonnifait qui campe un père aussi falot que cupide à Harrison Arévalo qui compose un soupirant sans cervelle, chacun des seconds rôles tient en effet son registre à la perfection. Le jeu décalé de Justine Bachelet (Vasquès, Philotis) apporte également une constante touche humoristique contribuant à rendre l’atmosphère de la pièce respirable. Elsa Grzeszczak (Hippolita, Putana, Grimaldi) est flamboyante. Baptiste Chapauty réussit à incarner tout au long de la pièce cette paradoxale pureté de cœur qui mène Giovanni à se perdre et à perdre celle qu’il vénère. Tatiana Spivakova, quant à elle, interprète une Annabella courageuse et touchante qui lutte avec l’énergie du désespoir pour sauver le peu de choses qui peut l’être.

Tout ce petit monde se débat comme de beaux diables sur un plateau noir et vide. Au fond, une structure métallique recouverte de toile et parsemée de graffitis fait office de décor. Un balcon est aménagé à l’étage, tandis qu’au sol une porte donne sur les coulisses. Des rails permettent de faire rouler un chariot. Une grille et des panneaux complètent ce dispositif simple, mais dont les potentialités sont exploitées avec une rare virtuosité. Tout va très vite. Tout est réglé au millimètre. L’imagination, aidée par des lumières et une sonorisation elles aussi très travaillées, se laisse aisément transporter d’une scène à l’autre. Les petits intermèdes musicaux joués par les comédiens sont également très réussis.

Formellement proche de la perfection, énergique, bien interprétée, d’où vient cependant que cette pièce ne déclenche pas l’enthousiasme auquel nous aurions pu aspirer ? Il me semble que c’est peut-être dû à son manque abyssal d’espérance. En effet, son postulat nihiliste, renforcé par les choix de la traduction et de la mise en scène, laisse finalement peu de prise à l’empathie et à la compassion. Il n’est qu’Annabella qui, en raison de ses tourments, rattache cette débauche de noirceur à notre chair ambiguë. Comment des êtres ayant perdu leur âme pourraient-ils parler à la nôtre ? Tel est le problème redoutable soulevé par cette pièce extraordinaire que Frédéric Jessua et toute son équipe n’ont que partiellement résolu. 

Vincent Morch

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Annabella. Dommage que ce soit une putain, de John Ford

Traduction et adaptation : Frédéric Jessua et Vincent Thépaut

Mise en scène : Frédéric Jessua

Avec : Justine Bachelet, Elsa Grzeszczak, Tatiana Spivakova, Harrison Arévalo, Jean‑Claude Bonnifait, Baptiste Chapauty, Frédéric Jessua, Thomas Matalou, Vincent Thépaut

Scénographie : Charles Chauvet

Lumières et régie générale : Marinette Buchy

Costumes : Julie Camus

Maquillage : Élodie Martin

Dramaturgie : Vincent Thépaut

Photo : © Antonia Bozzi

Théâtre de la Tempête • la Cartoucherie • route du Champ-de‑Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 43 28 36 36

Site du théâtre : http://www.la-tempete.fr

Du 18 mars au 17 avril 2016, du mardi au samedi à 20 h 30, le dimanche à 16 h 30

Durée : 2 heures

12 € | 15 € | 20 €