« Anywhere », d’après Henry Bauchau, Festival mondial des théâtres de marionnettes de Charleville-Mézières

Théâtre de l'Entrouvert - Anywhere © Vincent Beaume

Tragédie de glace

Par Marie Lobrichon
Les Trois Coups

Dans un décor crépusculaire, sombre et froid, Œdipe et sa fille Antigone mènent une ultime traversée : celle qui mènera le père à sa mort annoncée. Autour d’une marionnette de glace dont la fonte progressive matérialise la disparition du personnage, Élise Vigneron et le Théâtre de l’Entrouvert signent, au Festival mondial des théâtres de marionnettes de Charleville-Mézières, un spectacle alliant poésie et performance plastique. Ce beau moment de théâtre parle à l’œil comme à l’esprit.

Quelques bruits sourds, craquements, suintements ; au centre de la scène, un pain de glace, tel un écran rétroéclairé, est suspendu aux cintres par des câbles électriques. Une main s’approche pour y inscrire à l’encre noire quelques lignes du texte de Bauchau, aussitôt effacées par la fusion de la glace. Cette toute première image affiche dès l’abord le propos d’Anywhere : confronter des éléments antagonistes, dont la seule mise en présence fait sens, et crée l’émotion. On pense presque ici à certaines performances de Marina Abramović. La glace fondra, inéluctablement ; l’écran s’effondrera, d’un moment à l’autre ; et de la même manière, Œdipe disparaîtra. Le fait que la marionnette employée pour donner corps à ce personnage soit dans ce même matériau, la glace, renforce la cohérence du propos. Rien de plus simple, rien de plus frappant.

Avec cette économie de moyens, Élise Vigneron mise sur la force plastique des éléments, notamment de l’eau dans tous ses aspects, glace ou vapeur, pour donner naissance à des images brutalement belles et intensément poétiques. Au long du spectacle, le temps faisant son office, voilà que le corps d’Œdipe change d’aspect, d’opaque à translucide. Les effets de lumière jouant sur la glace en fusion produisent des effets visuels saisissants. Il y a là-dedans quelque chose de profondément fascinant. Les yeux rivés sur le corps toujours rapetissant, s’affaiblissant, dont les rouages intérieurs se font de plus en plus visibles, le spectateur fait l’expérience sensible du tragique, à travers la matière. Avec la disparition (méta)physique d’Œdipe, la performance plastique se fait tragédie.

 

Duo poétique

Chassé de toutes parts, Œdipe, vieux et malade, part sur les routes avec sa fille Antigone pour atteindre une libération dont le seul nom est : mort. Si la tragédie de Sophocle, Œdipe à Colone, constitue la référence initiale, c’est ici sur le long roman poétique d’Henry Bauchau, Œdipe sur la route, que s’appuie le spectacle. Plus poésie que drame, Anywhere emploie une trame verbale volontairement parcimonieuse, presque éparse, où se lit un cheminement intérieur plus que des actes. Une réserve, toutefois : cette ambition poétique n’est pas sans risque. Elle peut, parfois, perdre l’attention du spectateur, avec quelques longueurs, notamment au début du spectacle. Mais n’est-ce pas le prix de l’audace ?

Sur scène, la marionnettiste Élise Vigneron donne elle-même corps à Antigone. Pieds nus, grelottante, elle accompagne cette frêle figure de glace qu’est devenue son père, dans un parcours semé d’embûches – eau glacée et ardoises coupantes. Il ne serait pas juste de limiter la performance au seul travail de la marionnette ; la marionnettiste elle-même soumet son corps à une épreuve, et suscite l’émotion à travers lui. Le duo formé par Antigone et son père prend un sens tout particulier, la fille portant son père comme une mère porterait son enfant, le sentant s’évanouir sur elle, la contaminer avec l’eau qui coule de ses membres, et en même temps précipitant sa mort en le réchauffant de ses bras.

Expérimental, poétique, plastique, émouvant : Anywhere réunit des qualités indéniables dans une forme à la fois sobre et cohérente. Un beau moment de théâtre, où beauté plastique et pertinence de l’idée se rejoignent, pour un résultat des plus réussis. 

Marie Lobrichon


Anywhere, d’après le roman Œdipe sur la route d’Henry Bauchau

Conception, scénographie : Élise Vigneron
Avec : Élise Vigneron et Hélène Barreau ou Sarah Lascar
Mise en scène : Elise Vigneron et Hélène Barreau
Dramaturgie : Benoît Vreux
Regard extérieur : Uta Gebert
Travail sur le mouvement : Eleonora Gimenez
Création lumière : Cyril Monteil
Régie générale : Cyril Monteil ou Thibaut Boislève
Régie plateau : Corentin Abeille
Création musicale : Pascal Charrier (Guitare), Sylvain Darrifourcq (Batterie), Robin Fincker (Saxophone), Julien Tamisier (Clavier), Franck Lamiot (sonorisateur).
Construction des marionnettes : Hélène Barreau
Construction : Messaoud Fehrat et Cyril Monteil
Conception et réalisation des fluides :Messaoud Fehrat et Benoît Fincker
Recherche Technique :Boualeme Bengueddach
Administration, production : In 8 circle, maison de production

Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes • 08000 Charleville-Mézières

Les 23 et 24 septembre 2017

Tournée :
Théâtre de la Madeleine • Rue Jules Lebocey • 10000 Troyes
Téléphone : 03 25 43 32 10
Le lundi 6 novembre 2017 à 14h30 et le mardi 7 novembre 2017 à 19h
Tarif : 14 €, 8 €, 6 €
Théâtre Dunois • 108 rue du Chevaleret • 75013 Paris
Téléphone : 01 45 84 72 00
Du 6 au 10 décembre 2017, le mercredi et le vendredi à 19h, le samedi à 18h et le dimanche à 16h
Plein tarif : 16 €
Tarif réduit : 8 €, 12 €


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