« l’École des ventriloques », d’Alejandro Jodorowsky, Festival mondial des théâtres de marionnettes à Charleville‐Mézières

l’École des ventriloques © Véronique Vercheval

Estomaqués

Par Olivier Pradel
Les Trois Coups

Mon coup de cœur de Charleville-Mézières ! « L’École des ventriloques » commence comme une entreprise de démolition, trash, irrévérencieuse et blasphématoire, aux confins du porno. Elle bouscule la dame patronnesse qui sommeille en certains, parfois jusqu’à la nausée, et déglingue le christianisme sans parvenir à s’en affranchir. Sans être maso, c’est jouissif.

Céleste, en fuite, « tombe » dans une bien étrange école. Des étudiants ensoutanés cachent sous leur froc des marionnettes qui incarnent leur envers, leur monstre intérieur. Le conseiller principal d’éducation porte un flingue, une religieuse se révèle maquerelle, un marionnettiste est en fait une femme lubrique, une marionnettiste se révèle un homme insatiable… Ce premier contact du fugitif est des plus violents : la discipline est d’enfer, le sexe interdit et vécu en catimini, et Céleste est sommé d’entrer dans le moule. Il doit accepter l’autorité d’un invisible « sacro-saint » directeur à la Big Brother, s’humilier, intégrer les trois commandements de tout marionnettiste. Cette école a les couleurs d’un noviciat ; et la formation, celles d’une entrée en religion.

Céleste doit surtout trouver sa voie, gravir sa « montagne sainte », mais n’a droit qu’à trois essais… Quelle sera sa marionnette ? Un saint à la charité irrésistible ? Un génie à la recherche de son âme ? Un héros cuirassé ? Tous ces personnages se révèlent bien trop lisses pour une école qui raffole du sordide et demande à ses élèves d’« assembler l’ordure » qui est en eux. Ces trois tentatives sont la métaphore du destin artistique. Quel est le rapport de l’artiste à sa marionnette ? Qui manipule qui ? Quelle est la liberté de l’individu dans la société ? Dans cette école concentrationnaire et liberticide, « être libre, c’est obéir à la loi », une loi d’autant plus elle-même qu’elle est intransigeante. Être libre serait‑ce alors la possibilité de (se) renier ?

La compagnie belge Point zéro a demandé expressément à Alejandro Jodorowsky ce texte à la langue truculente, crue et d’un humour irrésistible. « Jodo », Chilien d’origine judéo-russe, installé à Paris, peut se targuer à 80 ans d’avoir fréquenté les plus grands et touché à tout : marionnettiste ambulant, auteur de pantomimes, scénariste de B.D., romancier, réalisateur… avec une belle réputation de provocateur. Jean‑Michel D’Hoop a créé ce spectacle borgiesque à Bruxelles et Louvain-la‑Neuve en 2008. Il le présente pour la première fois en France à Charleville-Mézières, avant Tournai et à nouveau Bruxelles. Ses comédiens, coachés par Neville Tranter, se sont mis à la manipulation à vue avec un tel talent qu’il paraît impensable que ce ne soit pas leur métier premier. Le travail de la compagnie est des plus inventifs : un Jésus éthéré aux airs de cerf-volant avec un cheveu sur la langue, un marionnettiste qui joue trois personnages à la fois, des marionnettes-troncs et d’autres portées sur le dos…

L’univers esthétique que crée la compagnie est celui des personnages de Tardi dans des décors d’Enki Bilal : sombres, glacés, à lumière crue et au ciel de plomb. Le fond de scène est couvert de grilles au fer rouillé, de portes capitonnées de rouge, entre décharge et lupanar. Ce plateau est enveloppé sur scène par la musique de Pierre Jacqmin, qui passe de la guitare électrique au kazou. Très rock. Spectacle en boucle, la « chute » – surprenante – apporte un éclairage nouveau à tout le récit. Et le plaisir est tel au final que le public en redemanderait. Car ces « ventriloques » font parler leurs tripes et vibrer les nôtres. 

Olivier Pradel


Festival mondial des théâtres de marionnettes

B.P. 249 • 08103 Charleville‑Mezières cedex

03 24 59 94 94 | télécopie : 03 24 56 05 10

www.festival-marionnette.com

l’École des ventriloques, d’Alejandro Jodorowsky

Cie Point zéro • 43, rue Hennebicq • B‑1060 Bruxelles • Belgique

www.pointzero.be

Traduction : Brontis Jodorowsky (aux éditions Maëlstrom)

Mise en scène : Jean‑Michel D’Hoop

Assistante : Coralie Vanderlinden

Avec : Cyril Briant (Jules, Peppa, l’Enfant, le Paralytique, le Général), Sébastien Chollet (le Père, le Manchot, l’Académicien), Pierre Jacqmin (le Musicien), Emmanuelle Mathieu (Don Crispin, la Bossue, le Cardinal), Fabrice Rodriguez (Céleste), Anne Romain (Julia, Peppé, la Mère, la Lépreuse, la Juge), Isabelle Wéry (Nonelle)

Coach marionnettes : Neville Tranter

Scénographie : Natacha Belova, Aurélie Deloche, Michel Hébert, Jean‑Michel D’Hoop

Costumes et marionnettes : Natacha Belova

Assistante marionnettes : Aurélie Borremans, Sandrine Calmant, Geneviève Periat, Émilie Plazolles, Françoise Van Thienen

Vidéos : Michel Hébert

Musiques : Pierre Jacqmin

Éclairages : Xavier Lauwers

Photo : © Véronique Vercheval

Production : Catherine Ansay

Théâtre municipal • place du Théâtre • 08100 Charleville‑Mézières

Dimanche 20 septembre 2009 à 21 heures ; lundi 21 septembre à 18 heures

Durée : 1 h 25

14 € | 8 €

Tournée :

  • Au Festival de la marionnette de Tournai, le dimanche 27 septembre 2009, à 20 heures à la maison de la culture
  • Au Théâtre de la Balsamine-Bruxelles, du 29 septembre 2009 au 10 octobre 2009, à 21 heures, du mardi au samedi