« Architecture », de Pascal Rambert, Cour d’honneur, Festival d’Avignon

« Architecture » de Pascal Rambert © Christophe Raynaud de Lage « Architecture » de Pascal Rambert © Christophe Raynaud de Lage

Des corps en désaccord

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

« Architecture », présenté dans la cour monumentale du Palais des papes, expose l’effondrement d’un monde, d’une classe, d’une culture, à travers la sinueuse descente aux enfers d’une famille. Si le geste de Pascal Rambert convainc et que le talent des comédiens explose, la forme tend à se déliter.

Les odyssées sont à l’honneur dans cette 73e édition du Festival d’Avignon. Celle accomplie par la famille de Jacques, de 1911 à 1938, s’apparente à un désastre qui doit questionner notre époque. Les personnages sont enfermés dans une même maison dépourvue de cloisons, comme si la présence du père s’immisçait dans chaque micro espace, brisait les murs de chaque appartement. Tétanisés par la violence du patriarche, les enfants s’efforcent tous de faire entendre leur voix : Emmanuelle (psychiatre) et son mari Pascal (militaire), Anne (éthologue) et son mari Laurent (journaliste), Pascal et son épouse Audrey (deux musiciens). Seul Stan, philosophe, se mure dans un silence tragi-comique pour affronter son père. Enfin, Marie-Sophie, poétesse et seconde femme de Jacques, peine à trouver sa place dans une famille qui l’accuse de la mort de la première épouse.

Chaque membre de la famille représente un modèle intellectuel et artistique fragile, en ce début de la modernité. En effet, chaque langage, système de valeurs, espoir, semble impuissant face au ravage : un chaos venant autant de Jacques, le grand architecture austro-hongrois classique qui bâtit des édifices et détruit sa progéniture, que des explosions du monde extérieur (guerres mondiales, montée des nationalismes, Anschluss).

La famille dysfonctionnelle a beau partir en voyage en Europe, dans la première partie, elle est abîmée par les déflagrations intimes, sociales, géopolitiques. Le lien entre eux ne se tisse pas ; la parole continue de frapper, jusqu’au naufrage. Rien d’étonnant : la mort était inscrite dans le commencement. Dès l’ouverture, en effet, les meubles sont couverts d’un linceul. Les acteurs, fantômes beiges ou blancs, errent dans un dispositif scénique aux allures de white cube neutre, abstrait, délimité par de simples meubles ou des socles en forme de stèles. Ils semblent nous murmurer : memento mori.

« Architecture » de Pascal Rambert © Christophe Raynaud de Lage
« Architecture » de Pascal Rambert © Christophe Raynaud de Lage

Une agrégation de tirades

Au seuil des deux parties suivantes, les personnages (qui n’en sont pas, rappelle Pascal Rambert) demandent s’ils sont encore en vie. Ce qui n’empêche pas les situations de s’enchaîner, mettant ainsi en valeur les acteurs. On assiste alors à un agrégat de tirades percutantes mais inégales. Jacques (Weber) impose son jeu lyrique et sa démesure, avant de s’affaisser sur un divan ou un fauteuil. Les aveux de son fils Stan (Nordey), prononcés avec un phrasé remarquable entre tous, le mettent à terre. L’efficacité de cette scène rappelle la joute verbale et physique qui nous avait tant sidérée dans Clôture de l’amour. Laurent (Poitrenaux), dans un monologue où il s’assimile à un gibbon, fustige l’intelligentsia qui se moque du peuple et rappelle que ce dernier préfère la guerre à toute illusion socialiste. Plus loin, il regrette sa position et s’enfonce dans la boue, « comme le continent ». Non seulement ses paroles nous percent, mais son jeu habité, sa capacité à moduler les registres, nous saisissent.

En fait, chaque acteur a sa scène, son morceau de bravoure. On peut ainsi relever les tirades d’Emmanuelle Béart sur son désir sexuel inassouvi ou sur son corps « dissocié », la tirade d’Arthur Nauzyciel sur la jouissance de la guerre, le monologue de Pascal Rénéric sur son impuissance à donner « une forme musicale à la violence », celui d’Anne Brochet prononcé devant un cheval symbolique (l’animal qui se couche représente son époux cavalier mort, et la destruction du travail, de la liberté, de la création, de l’humanité). Audrey Bonnet adresse aussi une tirade fulgurante sur l’enfantement des « monstres », à sa fille Vivian. Enfin, Marie-Sophie Verdane, si troublante dans la Mouette dirigée par Arthur Nauzyciel, nous enchante grâce à sa musicalité, sa voix à la Fanny Ardent, dans de nombreuses scènes.

« Architecture » de Pascal Rambert © Christophe Raynaud de Lage
« Architecture » de Pascal Rambert © Christophe Raynaud de Lage

« Seul au milieu de ces grandes plages de parole »

Cette « constellation d’acteurs » exquis ne forme pourtant pas un seul corps. Chacun se retrouve souvent « seul au milieu de […] grandes plages de parole », pour paraphraser Denis Podalydès (dans un article des Inrockuptibles). Ce que l’acteur conçoit comme une « tension », un « plaisir » ou « parfois, presque un désarroi », peut désarmer le spectateur, voire l’ennuyer. On sait que Pascal Rambert a écrit Architecture pour ses acteurs, en rêvant autour de leur code de jeu, leur phrasé, leur corps, leur rythme, leur répertoire. Mais l’on regrette que la forme qu’il leur invente manque d’assises, de structure, et l’écriture de concentration, de densité.

Bien sûr, on objectera que le spectacle mime l’effritement du monde, sa décomposition. Que des moments chantés, joués et dansés, où le chœur d’acteurs s’accorde, le ponctuent. Mais ces « raccords » signalés semblent artificiels. Dans la dernière partie, la Cène qui réunit vivants et morts exhibe la théâtralité, rappelle que le théâtre s’efforce de rendre compte de l’invisible. Mais elle n’est pas assez tressée avec l’ensemble de la pièce : elle s’y s’ajoute. Pour finir, le propos du spectacle résonne avec notre présent, comme la Résistible ascension d’Arturo Ui ou les Damnés, mais la forme plaît moins. Il aurait fallu, dans cette création courageuse interrogeant le pouvoir de résistance du langage théâtral, que les univers des acteurs fassent davantage corps.

Lorène de Bonnay


Architecture, de Pascal Rambert

Le texte est édité chez Les Solitaires Intempestifs

Mise en scène : Pascal Rambert

Avec : Emmanuelle Béart, Audrey Bonnet, Anne Brochet, Marie-Sophie Ferdane, Arthur Nauzyciel, Stanislas Nordey, Denis Podalydès et Pascal Rénéric en alternance, Laurent Poitrenaux, Jacques Weber

Durée : 3 h 20

Dialogue artistes-spectateurs

Photo © Christophe Raynaud de Lage

Cour d’honneur du Palais des Papes • place du Palais des Papes • 84000 Avignon

Dans le cadre du Festival d’Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

Du 6 au 15 juillet 2019 à 21 h 30, relâche le 11

De 10 € à 40 €


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Actrice de Pascal Rambert, par Bénédicte Fantin

la Mouette, mise en scène d’Arthur Nauzyciel, par Lorène de Bonnay

☛ Clôture de l’amour de Pascal Rambert, par Fabrice Chêne