« les Damnés », d’après Luchino Visconti, Nicola Badalucco et Enrico Medioli, cour d’honneur du palais des Papes à Avignon

« les Damnés » © Christophe Raynaud de Lage « les Damnés » © Christophe Raynaud de Lage

Un abîme spectaculaire

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Ivo van Hove crée l’évènement en adaptant le scénario de Luchino Visconti, Nicola Badalucco et Enrico Medioli, « les Damnés », avec les comédiens-français. Oublions le film italien de 1969, chef-d’œuvre trouble, mélancolique et séduisant, pour saluer cette mise en scène du mal inventive, sur un plateau incomparable.

Le scénario des Damnés n’évoque pas une banale dictature, mais un moment unique dans l’Histoire. À travers le prisme d’une famille de riches industriels allemands, il montre l’incubation et la dissémination de la lèpre nazie dans les corps (nation et individus) et ses premiers symptômes mortels. Le 27 février 1933, le vieux baron Joachim Essenbeck, à la tête d’un empire sidérurgique, apprend l’incendie du Reichstag à Berlin. La famille, réunie pour l’anniversaire du patriarche, réagit à cet évènement déterminant dans l’ascension du chef de parti du « National socialisme ». S’ensuivent des compromis et des luttes de pouvoir shakespeariens.

Ivo van Hove s’empare de ce texte pour montrer comment l’Homme se déshumanise dans des moments de « renversement des valeurs ». Son spectacle retrace bien la décadence des Essenbeck, ces Atrides du xxe siècle, qui prélude à la naissance du nazisme. Il entend aussi souligner les parentés entre les années 1930 et le monde actuel : crise économique, alliance entre industrie, finance et politique, montée des idéologies nationalistes ou jihadistes, violence individuelle qui se mue en haine de la société. Son « montage » se révèle passionnant.

Déjà, la scénographie évoque le théâtre grec : un tapis de dalles orange figure l’orchestra ; une longue table horizontale, des portants et un écran noir surmonté d’une grille rappellent la skéné ; une urne fait songer au petit autel de pierre consacré à Dionysos (la thymélé). Comédiens, techniciens et musiciens sont les choreutes qui pénètrent l’orchestra par des accès latéraux, et s’immobilisent face au public éclairé, à des moments clés de la pièce.

Dans cet espace à la fois archaïque, exhibant l’artifice théâtral (costumes, coulisses, maquillage), et digne d’une installation contemporaine, se déroulent des cérémonies de mises à mort : chaque « dieu » ¹ déchu de la famille Essenbeck traverse le Styx, le sol d’une salle de concert, la cuve étincelante d’une aciérie, avant d’être enfermé dans un cercueil en métal, côté cour. Il est alors asphyxié, comme dans une chambre à gaz. Une caméra en live filme de près l’agonie du corps, avant sa disparition et sa dissolution en cendres.

Ces rites funéraires rappellent ceux de l’Antiquité, mais la présence d’objets comme les lits, la vaisselle en argent, l’urne, ou le gong (instrument sacré lors de cérémonies mortuaires) métamorphose le plateau en lieu de célébration mortelle, intemporelle. Nos damnés traversent les âges et les cultures : héros antiques punis pour leur hybris entrant dans le séjour des Morts, nobles du théâtre baroque défigurés par leur désir de conquête ou manipulés, victimes du Mal moderne. Ces sept morts structurent le spectacle.

Tempo, images, sons et corps d’enfer

Entre les cérémonies, les scènes se succèdent ou se télescopent, tels des fondus enchaînés, avec une exquise fluidité. Les petits espaces de jeu se multiplient pour figurer les différents lieux. Les personnages sont constamment en mouvement. La polyphonie (de voix, de sons, de musique) crée du rythme et de l’intensité. Bien sûr, l’usage de la vidéo et de la musique contribuent au spectaculaire. Ainsi, une caméra s’approche-t‑elle au plus près des corps et les projette sur le grand écran. Loin d’être superflu, ce procédé permet d’explorer les expressions d’un personnage qui parle ou dont on parle, ses jeux de rôle, son identité mouvante. Il souligne aussi la discordance entre intimité et déshumanisation, entre tensions personnelles et conflits politiques. La juxtaposition de l’image et du jeu théâtral est donc très habile, même si l’écran est un peu chronophage. La caméra montre également des groupes filmés en plongée, comme le massacre des S.A. lors de la fulgurante « Nuit des longs couteaux », ou intercale subtilement des images d’archives. Quant à la musique (Schütz, Buxtehude, Bach, quatuor à cordes, groupe de métal allemand Rammstein, mélodie du gong), elle n’est jamais illustrative. Stridente, émouvante, discordante, elle accompagne, souligne, suggère des temps forts.

Pour finir, quel plaisir de voir la troupe représenter ces figures tourmentées, s’adonner à de telles performances physiques ou morceaux de bravoure. Denis Podalydès, qui interprète le Baron Konstantin, fin stratège S.A. et animal décadent, est parfait. Christophe Montenez parvient presque à faire oublier Helmut Berger. Il incarne un Martin actuel, rejeté, cherchant l’affection maternelle auprès d’une amie sensuelle ou de petites filles violentées, hétérosexuel en dépit de ses travestissements. Cet ange pervers trouve dans l’idéologie nazie le moyen de se départir de tous ses tabous : humilier sa mère et tuer ses opposants, public compris. Comme dans un jeu vidéo, un acte terroriste, une fusillade à Colombine. Éric Génovèse joue aussi brillamment le machiavélique S.S. Aschenbach (proche d’Iago), qui se réjouit de la disparition de toute « morale désuète » à la faveur de l’ordre nazi. Elsa Lepoivre campe avec grâce et érotisme une Gertrude ou une Lady Macbeth assoiffée de pouvoir qui finit dans la fange. Citons également Guillaume Gallienne, exprimant l’arrivisme de Friedrich ou la dépossession de toute personnalité face à une idéologie inhumaine. Enfin, Loïc Corbery, excellent Herbert, est le seul damné un peu positif : il veut que « le monde sache et n’oublie jamais ». Certes, il est trop tard. Mais l’art peut provoquer des chocs ou une catharsis. Voilà pourquoi Ivo van Hove nous présente cet un enfer spectaculaire, sombre, déréalisant, plein d’effets. Il est moins attirant, morbide et esthétique que celui du film. En tout cas, l’écriture scénique, ingénieuse, tente de nous détacher de la beauté du mal. Une gageure nécessaire, en ces temps opaques… 

Lorène de Bonnay

  1. Titre original : la Caduta degli dei (allusion aussi au Crépuscule des Dieux de Wagner)

les Damnés, d’après Luchino Visconti, Nicola Badalucco et Enrico Medioli

Mise en scène et adaptation du scénario : Ivo van Hove

Avec la troupe de la Comédie-Française  : Sylvia Bergé, Éric Génovèse, Denis Podalydès, Alexandre Pavloff, Guillaume Gallienne, Elsa Lepoivre, Loïc Corbery, Adeline d’Hermy, Clément Hervieu‑Léger, Jennifer Decker, Didier Sandre, Christophe Montenez

et Basile Alaïmalaïs, Sébastien Baulain, Thomas Gendronneau, Ghislain Grellier, Oscar Lesage, Stephen Tordo, Tom Wozniczka

Avec : Koen Maas, Roeland Vanhoorne, Piet Rebel, Raf Minten

Dramaturgie : Bart van den Eynde

Scénographie et lumière : Jan Versweyseld

Costumes : An d’Huys

Vidéo : Tal Yarden

Musique et concept sonore : Éric Sleichim

Cour d’honneur du palais des Papes • place du Palais‑des‑Papes • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

Site : www.festival-avignon.com

Du 6 au 16 juillet 2016 à 22 heures

Durée : 2 h 10

40 € | 16 €