« Au nom du père et du fils et de J.M. Weston », de Julien Mabiala Bissila, le Tarmac à Paris

Au nom du père et du fils et de J.M. Weston © PVE Au nom du père et du fils et de J.M. Weston © PVE

Poésie de la résistance

Par Anna Colléoc
Les Trois Coups

Infiniment sensible et pétillante de vie, la pièce de Julien Mabiala Bissila résonne avec puissance dans la période que nous vivons. Au milieu des débris de la guerre et des conflits multiples, elle est une ode à la poésie et au théâtre, haut lieu du vivre-ensemble.

Criss et Cross sont deux frères, rescapés de la guerre au Congo. Ils reviennent dans leur ville natale et s’engagent dans une reconstruction mémorielle. « Il faut réveiller les endroits », disent-ils, ne reconnaissant pas les sites de leur enfance, ceux qu’ils connaissaient le mieux, à cause des combats. Ils constatent combien « l’être humain a toujours tendance à retourner vers ses erreurs », laissant planer au-dessus de la salle la conscience qu’il est de notre ressort à tous de changer le monde. Perdus mais avides de trouver une « science de l’orientation », les personnages montrent combien l’avancée vers un avenir meilleur prend racine dans l’espace collectif, à l’échelle locale, grâce à la coopération des hommes entre eux.

Les personnages et la voix off qui les accompagne relient Brazzaville, Kinshasa, Limoges et Paris, villes au milieu desquelles se développe la SAPE, acronyme de la Société des ambianceurs et des personnes élégantes. Il s’agit de la recherche de création, d’émancipation et de liberté, trouvant son aboutissement dans les chaussures emblématiques J.M. Weston. Issus d’une famille de sapeurs de père en fils, Criss et Cross dansent sur le son des sirènes, cherchent la beauté au cœur du chaos, quand ils rencontrent une ancienne connaissance. Ce sapeur averti leur conte sa vision du passé commun, avec un rire ambivalent, à la fois cruel et nécessaire pour continuer de vivre.

Après des années de « concerto pour kalache », chacun cherche à se reconstruire, à retrouver la beauté, le bonheur qu’apporte l’odeur du cirage. Le quatrième mur est abattu tout comme le sont les frontières, pour que règne l’unité : les personnages affirment leur conscience d’être au théâtre, jouent avec l’idée d’un spectacle qui ne commence pas réellement, comme pour nous suggérer d’être les acteurs de notre société.

Hymne à l’art et à la vie

Le plateau est recouvert de cordes entremêlées, qui s’envolent parfois vers les cintres comme des pistes à suivre vers le dépassement de la douleur et du malheur. Les personnages avancent vers les lampes qui surgissent de ces nœuds, lueurs d’espoir et de vie au centre de la débâcle : « Tout mon corps veut du futur, garder la vie », explique Criss avec force. Inventifs et colorés, les costumes relaient la possibilité de se réinventer, de se donner à soi-même le pouvoir de créateur, notamment en détournant des objets du quotidien pour s’en vêtir avec grâce.

Criss Niangouna (Criss) et Julien Mabiala Bissila (Cross) réjouissent par leurs différences : le premier veut vivre et respire l’allégresse, tandis que le second, plus grave et plus profond, aspire à de grandes choses et s’interroge sur l’idée « Être ou ne pas être ? ». Les deux comédiens incarnent brillamment ces deux frères que l’amour et l’héritage commun relient malgré tout. Marcel Mankita est éblouissant et, dès son arrivée, il produit une riche émulation au sein du trio en intense communion.

Le texte déploie une écriture magnifique et vertigineuse, loin de toute idée reçue. Il se plonge dans la conquête de l’indicible, façonne une impulsion vers le bonheur qui ne peut trouver racine que si les hommes s’unissent. Les voix se croisent, celles des livres, de la radio R.F.I., de Césaire, de Senghor et de Jean‑Jules Koukou, dont la poésie au mégaphone est exaltée comme résistance politique. Ainsi, la pièce entrelace les contrastes, la SAPE devient un symbole. Les souliers sont ici le fondement de l’identité, et il s’agirait d’essayer ceux de son voisin avant de juger, d’ouvrir son esprit pour trouver un chemin dans un monde où il n’y a pas de vérité univoque. « Tu crois que c’est avec de la littérature qu’on peut chasser un dictateur ? » se demande l’auteur et comédien. Avec un élan libérateur digne d’être suivi, il fait des mots et de l’art un rempart contre tout totalitarisme et apporte une réponse positive à cette question. 

Anna Colléoc


Au nom du père et du fils et de J.M. Weston, de Julien Mabiala Bissila

Lansman éditeur, collection « Le Tarmac chez Lansman »

Mise en scène : Julien Mabiala Bissila

Avec : Julien Mabiala Bissila, Marcel Mankita, Criss Niangouna

Scénographie : Delphine Sainte-Marie

Costumes : Marta Rossi

Lumière : Xavier Lazarini

Musique et son : Frédéric Peugeot

Conseil à la mise en scène : Jean‑François Auguste

Réalisation des costumes : Sophie Manach

Photo : © P.V.E.

Le Tarmac • 159, avenue Gambetta • 75020 Paris

Réservations : 01 43 64 80 80

Site du théâtre : http://www.letarmac.fr

Du 17 novembre au 4 décembre 2015, le mardi, mercredi et vendredi à 20 heures, le jeudi à 14 h 30 et 20 heures, le samedi à 16 heures

De 25 € à 6 €

Durée : 1 h 20