« Avant la retraite », de Thomas Bernhard, Théâtre de la Porte Saint-Martin à Paris

Avant-la-retraite-Thomas-Bernhard-Alain-Françon © Jean-Louis-Fernandez © Jean-Louis Fernandez

Repus et non repentis 

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Magnifiquement monté par Alain Françon, « Avant la retraite » de Thomas Bernhard, brûlot contre le nazisme et ses résurgences inquiétantes, est interprété de façon magistrale par Catherine Hiegel et André Marcon.

Tout est prêt : l’uniforme, les accessoires, le repas… Malgré leurs différends, Vera a même le temps de converser avec sa sœur handicapée, Clara. Celle-ci est sous sa tutelle depuis son accident survenu lors d’un bombardement à quelques jours de l’armistice. La pièce se déroule le jour de la naissance d’Himmler, auquel leur frère, Rudolf, voue une admiration sans borne. Reconverti en respectable président de tribunal, cet ancien officier nazi s’apprête à prendre sa retraite, au terme d’une carrière exemplaire au service du droit et de la justice. Chaque année, il célèbre cet anniversaire en famille car il partage sa vie avec ses sœurs, célibataires comme lui. C’est l’occasion pour eux de ressortir les albums de famille et de ressasser, tout en noyant leur haine dans le champagne, sous les yeux de la taciturne Clara qui leur sert d’exutoire. En effet, tous trois ne sont pas du même bord politique : la première est soit-disant révolutionnaire, les deux autres nationaux socialistes.

Dans Avant la retraite, Thomas Bernhard (1931-1989) exprime la mauvaise conscience de l’Allemagne, mais surtout, traite d’un tabou. Lors de sa création en 1979, la pièce déclenche un scandale à Vienne car elle évoque un nazisme quasi ordinaire. L’auteur y explore ses thèmes de prédilection : le pouvoir, les rapports de force, l’hypocrisie des bourgeois travaillés par leurs vieux démons, le poids des parents, l’art. Comme dans Déjeuner chez Wittgenstein, cette fratrie au bord de l’implosion est une métaphore de la société, sur laquelle l’auteur autrichien a toujours porté un regard sévère, mais toujours avec un humour féroce.

Une fois encore, Thomas Bernhard fait preuve de cynisme, présentant même sa pièce comme « une comédie de l’âme allemande ». Selon lui, le monde est une scène de théâtre où l’on répète continuellement la même pièce, composée des mêmes faux-semblants. C’est en fait une tragi-comédie, avec une scène finale qui résume parfaitement cette ambivalence : l’absurdité tragique de notre humanité.

Le pire du pire

Alain Françon souligne ses effrayantes résonances avec notre époque. On a beau savoir, avoir déjà subi des épreuves terribles, le présent est sans cesse rattrapé par le passé : « Parfois, on s’attend au pire, mais on a tort, car c’est bien pire encore qui arrive », écrit-il dans le programme. Car tout est pourri chez les Höller. Pas seulement la maison, décatie ! Haine des juifs, de la démocratie, du progrès, de l’humain… Au-delà de cette orgie aux relents nauséabonds, la décadence s’exprime jusque dans les relations, incestueuses. Et si la culpabilité se traduit par toute une série de manies, point de salut !

Comme à son habitude, Alain Françon dégage les grandes lignes de force dramaturgiques dans le respect de la langue, avec une esthétique parfaite et une direction d’acteurs au cordeau. Tout en subtilité, les éclairages contribuent à créer une atmosphère d’abord apaisée, puis peu à peu à l’image de l’état d’âme des protagonistes, tourmentés, satisfaits d’eux-mêmes, repus. L’ombre projetée du fauteuil roulant en dit long sur la perception qu’ont de Clara Rudolph et Vera, laquelle voit sa frustration révélée grâce à des faisceaux de lumière. N’a-t-elle pas mis sa vie d’artiste en sourdine pour se vouer corps et âme à son frère, pour qui elle est aussi la mère et l’amante ?

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© Jean-Louis Fernandez

On pense à Huis clos de Sartre. Derrière ces hautes fenêtres pénitentiaires, se joue un simulacre entre victime et bourreaux. Après la valse lente de Vera, affairée dans la première scène, puis focalisée sur son frère qu’elle bichonne, le tempo s’accélère autour de la table, un peu comme une valse de Vienne : servir le champagne, remplir l’espace, etc. Puis, comme entre musette et tango, les protagonistes engagent un combat avec la mort. Peu de musique, ici, même si le piano, comme la robe de juge, l’uniforme SS, le portrait encadré – autant de motifs concrets très présents dans le texte – sont bien en place. Ce sont plutôt les mouvements, les objets, les mots qui rythment l’échange des personnages. La mise en scène s’attache d’ailleurs précisément aux gestes liés à ces accessoires : repasser, boire, regarder par la fenêtre, repriser…

Jeu de massacre

L’interprétation est magistrale. Noémie Lvovsky, réalisatrice, scénariste au cinéma, joue pour la première fois sur la scène d’un théâtre, mais André Marcon et Catherine Hiegel connaissent bien l’auteur. Le premier a joué dans le Faiseur de théâtre. La seconde a mis en scène les Dramuscules au Théâtre de Poche-Montparnasse.

Extraordinaires, les comédiens sont sans retenue ni demi-mesure, sans jamais tomber dans la caricature. Les partitions ne sont pas aisées, avec un texte sans ponctuation. Pourtant, ils expriment avec sensibilité la tension entre l’amour et la haine, mettant en exergue, en un quart de seconde, les abîmes de l’âme humaine. Ils paraissent parfois tels de grands enfants pris à leur piège, monstrueux, sauf que ce n’est pas un jeu ! André Marcon est aussi redoutable que pathétique. Tour à tour affable et ignoble, Catherine Hiegel ne cesse de surprendre. Experts en soliloques, tous deux font magnifiquement ressortir la musicalité de cette langue si particulière et donnent du relief à la moindre réplique. Ils créent des malaises, instillent leur poison tout en déclenchant le rire.

Alain Françon révèlent très bien leurs contradictions. Ainsi, le rictus effrayant de Clara en dit-il long sur sa complicité silencieuse. Prostrée, elle n’en pense pas moins. Si elle résiste au début, elle continue de déranger, mais trinque (au propre et au figuré), comme ses congénères. Au-delà de la perversité familiale, Thomas Bernhard n’a-t-il pas voulu dénoncer toute une société viciée ? 

Léna Martinelli


Avant la retraite, de Thomas Bernhard

L’Arche est éditeur et agent théâtral

Traduit de l’allemand par Claude Porcell

Mise en scène : Alain Françon 

Avec : Catherine Hiegel, Noémie Lvovsky et André Marcon

Assistant à la mise en scène : David Tuaillon 

Assistante dramaturge : Franziska Baur

Décors : Jacques Gabel

Lumières : Joël Hourbeigt 

Costumes : Marie La Rocca 

Musique : Marie-Jeanne Séréro

Coiffures et maquillage : Cécile Kretschmar

Durée : 2 heures

Théâtre de la Porte Saint-Martin • 18, bd Saint-Martin • 75018 Paris

Du 8 octobre au 8 novembre 2020, vendredi à 18 heures, samedi à 17 heures, dimanche à 16 heures

De 12 € à 42 €

Réservations : 01 42 08 00 32 ou ici


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