« le Réformateur », de Thomas Bernhard, Théâtre de l’Œuvre à Paris

le Réformateur © Richard Schroeder

La peur du vide

Par Alicia Dorey
Les Trois Coups

À plus de 82 ans, Serge Merlin incarne encore en virtuose la terrible langue de Thomas Bernhard.

Présent sur les planches depuis plus de soixante ans, celui qui s’est imposé comme l’un des plus grands interprètes du dramaturge autrichien en France nous fait redécouvrir la violence inouïe du Réformateur. Reclus dans un appartement bourgeois aux fenêtres toujours closes, un vieux philosophe mégalomane et hypocondriaque attend d’être nommé docteur honoris causa pour son Traité de la réforme du monde, texte que l’on devine être un appel à la destruction totale. Tout occupé à donner libre cours à sa paranoïa, il s’applique à tyranniser sa femme, devenue témoin silencieux de ses bouffées délirantes. On ne peut s’empêcher de rire face aux divagations absurdes de ce vieillard haineux et vociférant, dont la détestation pour autrui n’est que le symptôme d’une peur maladive du vide.

Comme tous les textes de Thomas Bernhard, celui-ci est exigeant, et l’apprécier demande un effort de concentration. C’est pourtant jouissif de voir le philosophe se lamenter sur la monotonie du petit déjeuner, hurler sa répulsion envers la Suisse, l’air du dehors et la prétendue oisiveté de son épouse. Il mélange tout, saisit des objets pour mieux les jeter par terre, exige puis refuse, bat puis caresse : on est troublé par cette énergie presque surhumaine, abasourdi par tant d’animosité, parfois ému lorsque l’on devine l’intensité de son désespoir. Car au-delà du texte, on pressent la grande solitude dont souffre le personnage, qui sans doute était aussi celle de l’auteur. En dénonçant la vanité d’un homme qui aspire à être reconnu par un système qu’il méprise, et dont il prône la disparition, Thomas Bernhard nous fait part une nouvelle fois de son dégoût pour la nature humaine.

Un silence assourdissant

On se sent très vite à l’étroit dans cet intérieur cossu aux murs pastel, dans lequel se déroule en filigrane un ignoble drame conjugal. Le personnage de l’épouse, loin d’être accessoire, dégage paradoxalement une présence éblouissante. On peine à comprendre comment cette femme, encore jeune, accepte de céder au moindre caprice d’un homme sénile en mal de reconnaissance, et de se laisser toucher sans broncher lorsqu’il se mue en vieux libidineux. Son texte, qui se limite à quelques répliques sans grande importance, ne nous apprend rien sur elle. C’est davantage l’expression de son visage et la douceur de ses gestes qui nous font réaliser, avec horreur, qu’il s’agit bel et bien d’amour. Son silence ne l’avilit pas : il la rend inatteignable.

On se demande où Serge Merlin est allé puiser cette force incroyable, reprenant après plus de vingt ans ce rôle qui lui a valu le prix du Meilleur Acteur, décerné par le Syndicat de la critique en 1991. On craignait qu’il puisse s’agir d’une fois de trop. Les yeux rieurs et emplis de larmes de ce grand comédien au moment du salut finissent de nous convaincre du contraire. 

Alicia Dorey


le Réformateur, de Thomas Bernhard

Mise en scène : André Engel, assisté de Ruth Orthmann

Avec : Gille Kneusé, Serge Merlin et Ruth Orthmann

Lumières : André Diot

Décor : Nicky Rieti

Son : Pipo Gomes

Costumes : Chantal de la Coste

Coiffure : Marie Luiset

Photo : © Richard Schroeder

Théâtre de l’Œuvre • 55, rue de Clichy • 75009 Paris

Réservations : 01 44 53 88 88

Site du théâtre : www.theatredeloeuvre.fr

Métro : ligne 13, arrêt Liège

Du 8 septembre au 11 octobre 2015, du mardi au samedi à 21 heures et le dimanche à 15 heures

Durée : 1 h 40

38 € | 32 € | 17 € | 10 €