« Belgrade », d’Angélica Liddell, Théâtre Jean‑Vilar à Bourgoin‑Jallieu

Belgrade © D.R.

Requiem pour Belgrade

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Le collectif lyonnais d’acteurs La Meute, associé au Théâtre Jean‑Vilar de Bourgoin-Jallieu, présente sa nouvelle création, « Belgrade », d’après la pièce d’Angélica Liddell, dans une mise en scène de Thierry Jolivet. Soucieux avant tout d’un théâtre d’émotion, La Meute propose un spectacle en forme de déflagration qui capture ses spectateurs plus qu’il ne les rend lucides.

Dans le vaste espace d’une salle polyvalente à l’architecture glaciale, dont le metteur en scène tire habilement parti, trois lieux sont investis. Un balcon de béton sur lequel est installé un couple de musiciens de hard rock. À leurs pieds, deux alcôves : l’une est une chambre d’hôtel, l’autre, la salle de bain attenante. Au premier plan, un immense plateau, sorte de poubelle de l’Histoire, où sont utilisés puis balancés ou balayés des tables, des chaises, des fleurs, des matelas, des vêtements, succession d’épaves qui illustrent un monde dévasté d’après guerre. L’action se situe à Belgrade après la mort de Slobodan Milošević, et c’est dans ce décor de désolation que cinq personnages expriment leur haine, leur désarroi, leur désespoir. De saisissantes images sont proposées dans un climat constant d’apocalypse.

Dans cet univers, et c’est surprenant pour un collectif d’acteurs, le « nous » n’a pas sa place. Ici, on ne dialogue pas. Pour hurler les désastres d’une société à la dérive se succèdent cinq monologues. Un « je » dominateur s’impose pour exposer la pensée chaotique d’un garçon d’hôtel, la rage d’un partisan de Milošević, la déception d’un jeune Serbe que la guerre a transformé en S.D.F., la rumination morbide d’un croque-mort et la dérive suicidaire d’une journaliste. À cinq reprises, chacun déverse son mal-être, accompagné par une musique infernale qui est redondante avec des paroles pas toujours audibles. L’écoute des spectateurs s’en trouve pétrifiée. À force de vouloir dénoncer l’horreur absolue des conséquences d’un conflit et du système qui l’a généré, la répétitivité du procédé se retourne contre les intentions du spectacle. L’impression est donnée au public de participer à une marche forcée vers la bonne conscience. Le risque est pris de renvoyer dos à dos les thuriféraires de Milošević et les victimes de sa politique criminelle.

Un maelström de mots où le sens se noie

De cette longue et furieuse litanie, les comédiens ne sortent pas indemnes. Difficile, dans une débauche d’énergie vocale imposée par la surpuissance de la musique, de gérer les proférations du texte d’Angélica Liddell, augmenté de citations empruntées à onze auteurs différents. Ce qui aurait pu générer un art de dire tout en ruptures et en nuances ne fait surgir qu’un maelström de mots où le sens se noie. Trop rares sont les instants où Florian Bardet, François Jaulin ou Nicolas Mollard, excellents comédiens par ailleurs, parviennent à s’extraire du magma textuel et sonore qui les enveloppe.

Thierry Jolivet est un jeune metteur en scène. Ce n’est pas un défaut. Il y a peu, en s’emparant de textes de Dostoïevski, il a réalisé avec La Meute de remarquables spectacles. Mais cette fois-ci, avec Belgrade, il nous enfume au sens propre comme au sens figuré. Au milieu des abondantes fumées qui habillent son spectacle, il semble avoir perdu de sa sagacité. A-t-il cédé aux complaisantes sirènes médiatiques qui exaltent un peu trop parfois l’œuvre et les performances d’Angélica Liddell, créatrice rageusement narcissique ? Compile-t-il par désir de plaire – mais à qui ? –un certain nombre de procédés dramaturgiques devenus des clichés de la mise en scène « émergente » ? Inventaire succinct : préférence donnée au happening plutôt qu’à l’interprétation, renoncement à la distance et à la poésie, représentation excessive du misérabilisme, jeux corporels et vocaux apparentés à ceux de boxeurs en perpétuelle recherche du K.‑O. de l’adversaire, matraquage du son et de la lumière, refus d’un point de vue dialectique au profit d’une dictature des émotions primaires.

On sort de ce spectacle littéralement essoré. Pas sûr qu’il suffise de crier dans les ruines pour s’insurger contre les pires horreurs de notre monde contemporain. En 1788, Robespierre écrivait : « La plus grande partie de nos concitoyens est réduite par l’indigence à ce suprême degré d’abaissement où l’homme, uniquement préoccupé de survivre, est incapable de réfléchir aux causes de sa misère et aux droits que la nature lui a donnés. ». Belgrade méritait plus qu’une mise en scène univoque. 

Michel Dieuaide

Lire aussi la critique de « la Casa de la fuerza », de et mis en scène par Angélica Liddell, Odéon-Théâtre de l’Europe à Paris.


Belgrade, d’Angélica Liddell

Avec des textes de : Emil Cioran, Louis Calaferte, Dimitris Dimitriadis, Jean‑Luc Godard, Imre Kertész, Édouard Limonov, Vladimir Maïakovski, Alfred de Musset, Friedrich Nietzche, Biljana Srbljanović, Paul Verlaine

La Meute, collectif d’acteurs • 9, montée Saint-Sébastien • 69001 Lyon

Contact : Thierry Jolivet, metteur en scène : 06 82 25 58 42, Caroline Chavrier, administratrice : 06 61 56 98 13

Mise en scène : Thierry Jolivet

Avec : Florian Bardet, Clément Bondu, François Jaulin, Nicolas Mollard et Julie Recoing

Composition musicale : Jean‑Baptiste Cognet

Création lumière : David Debrinay

Son : Mathieu Plantevin

Musiciens : Jean‑Baptiste Cognet et Yann Sandeau

Photo : © D.R.

Production : La Meute, collectif d’acteurs

Coproduction : Théâtre Jean‑Vilar à Bourgoin-Jallieu

Avec le soutien de : Théâtre Les Ateliers à Lyon

Théâtre Jean-Vilar • 12 rue de la République • 38300 Bourgoin-Jallieu

Tél. 04 74 28 05 73

Représentations les 25 et 26 février 2014 à 20 h 30

Durée : 2 heures