« Bestias », les Nuits de Fourvière 2015

« Bestias » © Arthur Bramao

Un enchantement

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Depuis le début du bouche-à-oreille, on entendait grand bien de cette compagnie de cirque franco-catalane, Baro d’Evel. Ce fut un enchantement.

Bestias, les bêtes. À regarder la distribution, on décompte huit hommes et femmes, ainsi que deux chevaux, un corbeau pie et cinq perruches, tous inscrits comme des artistes à part entière. C’est ainsi dire que ce spectacle porte sur la fragile frontière entre les hommes et les bêtes, sur la bête en nous, sur l’intelligence et les émotions dont elles sont capables, sur les liens subtils, respectueux et tendres qui se créent entre les uns et les autres.

Nous rentrons sous le chapiteau par petits groupes, guidés dans un labyrinthe tendu de drap blanc sur lequel sont peints des dessins naïfs et pleins de mouvement qui rappellent la Danse de Matisse, éclairé de simples lanternes qui tintent comme des carillons. Derrière ces tentures, on discerne l’ombre de chevaux au galop. Puis on entre vraiment et on prend place. Le spectacle peut commencer, et il le fait à bas bruit, dans une grande économie de sensations : les uns après les autres, les artistes arrivent, marchent sur la piste, se croisent, doucement, l’air heureux. Puis, tout aussi progressivement, l’un d’entre eux trébuche, puis d’autres, puis l’un tombe, la machine va s’emballer, accélérer, et ils ne nous lâcheront plus. Comme s’il avait fallu du recueillement pour nous introduire sur ce manège intime et enchanté.

Du cirque comme art de rêver

Bien sûr, nous assisterons à des numéros de cirque. Lali Ayguadé, Noémie Bouissou, Camille Decourtye, Blaï Mateu Trias, Julien Sicard, Piero Steiner, Marti Soler Gimbernat, et même la petite Taïs Mateu Decourtye sont tous des acrobates exceptionnels dont les prouesses n’ont d’égal que l’apparente simplicité. Ils travaillent sans filet, au propre comme au figuré, sans agrès, avec pour tout accessoire un immense morceau de bois qu’escaladera Noémie Bouissou pour y danser et nous couper le souffle, et, lors d’une séquence extrêmement drôle, quelques bottes de paille qui transformeront nos acrobates en troupeau de moutons plus ou moins dociles… Décor naturel qui s’escamote aussitôt. Derrière les spectateurs, les chevaux galopent. Devant nos yeux, les oiseaux volent…

On voudrait citer tous ces moments délicats et magiques, Camille Decourtye qui murmure à l’oreille des chevaux, claque de la langue et entame une sorte de mélopée sauvage. La voix de Camille Decourtye est sublime, chaude, puissante, le cheval s’arrête puis écoute… Cette voix qui deviendra cri, gémissement, grosse colère, éclat de rire communicatif… Mais voix qui ne doit pas nous faire oublier la rigueur de ce qu’elle fait avec les chevaux et, par exemple, la merveilleuse beauté de ce cheval couché au sol et contre lequel la cavalière va se lover. Chaque scène raconte une histoire, crée les contours de personnages, devient théâtre. Autre exemple, ces deux frères qui jouent à se battre. Mais jouent-ils vraiment ? ou se battent-ils en réalité ? sont-ils amis ? rivaux ? ennemis ? Les images défilent. Entre le jeu et la guerre, l’espace est parfois invisible. Les séquences donnent à penser, mais la prouesse technique, la nouveauté de chaque mouvement qu’on a l’impression de n’avoir jamais observé, sont la preuve d’un très grand professionnalisme.

Chacun d’entre eux excelle dans un registre particulier, Lali Ayguadé dans ses solos éblouissants, Blaï Mateu Trias en clown et en mime. Car si les chevaux semblent écouter, le corbeau pie vouloir s’emparer du papier, les perruches n’en faire qu’à leur tête, les hommes, et notamment Blaï Mateu Trias, prennent les allures, les gestes de l’oiseau ou du cheval avec une précision réjouissante.

Des interprètes exceptionnels

Car, naturel, ce spectacle est aussi naïf, généreux, joyeux, il traîne comme quelque chose de l’enfance dont témoignent les jeux de cache-cache entre les uns et les autres.

Et puis il faut parler de ces chorégraphies de groupe, ces magnifiques mouvements comme des envols d’oiseaux. Et des enchaînements qui font passer d’une scène la suivante comme dans un rêve… Ils sont signés Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias, à qui l’on doit ce spectacle. Du grand art, une humanité profonde, et sans doute beaucoup, beaucoup de travail… Mille mercis aux Nuits de Fourvière d’être allées les dénicher. 

Trina Mounier


Bestias

Cie Baro d’Evel

Conception et direction : Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias

Collaborations artistiques : Maria Munoz et Pep Ramis / Mal Pelo, Bonnefrite

Les artistes : Lali Ayguadé, Noémie Bouissou, Camille Decourtye, Taïs Mateu Decourtye, Blaï Mateu Trias, Julien Sicard, Piero Steiner, Marti Soler Gimbernat, les chevaux Bonito et Shengo, le corbeau pie Gus et les perruches Zou, Blanche, Albert, Farouche et Midinette

Animaux : Camille Decourtye, Nadine Nay et Laurent Jacquin

Création sonore : Fanny Thollot

Collaboration musicale : Nicolas Lafourest et Fanny Thollot

Création lumières : Adèle Grépinet

Création costumes : Céline Sathal

Régie générale : Marc Boudier

Régie plateau et construction : Laurent Jacquin et Sylvain Vassas-Cherel

Participations : Aurélien (électricien-informaticien), Pau (facteur d’orgues) et Tristan Plot (oiseleur)

Photo : © Arthur Bramao

Production, coordination : Marie Bataillon et Stéphanie Brun

Dans le cadre des Nuits de Fourvière 2015

Les Nuits de Fourvière • 1, rue Cléberg • 69005 Lyon

04 72 32 00 00

www.nuitsdefourviere.com

Du 2 au 17 juin à 19 heures, sauf le dimanche au parc de Lacroix-Laval

Tarifs : 22 €, 16,50 € et 17 €

Reprise

La Garance • rue du Languedoc • B.P. 10205 • 84306 Cavaillon cedex

04 90 78 64 60

Samedi 28 janvier 2017 à 20 h 30, dimanche 29 janvier à 17 heures, mardi 31 janvier à 19 heures, mercredi 1er février à 20 h 30

Sous chapiteau

Site du Grenouillet • avenue Alphonse‑Jauffret à Cavaillon